Mélenchon redonne son sens ultime à Des paroles et des actes

Dpda jlmTribune parue dans Le plus de l’Obs vendredi 27 mai

Il aura donc fallu attendre la dernière ce jeudi de l’émission de France 2 Des paroles et des actes pour que le titre de celle-ci trouve enfin son sens. Pour leur ultime soubresaut, David Pujadas et ses comparses n’ont pas dérogé à leurs habitudes : ils ont profité de la venue de Jean-Luc Mélenchon pour être des caricatures d’eux-mêmes. Rarement l’émission avait atteint un tel niveau d’agressivité à l’encontre de l’invité. Avec cette fois un effet inverse à celui recherché : c’est le refus de Mélenchon de courber l’échine devant les assauts répétés de ses contradicteurs pendant 2h30 qui a suscité chez le téléspectateur au fil des minutes la conviction que la fermeté de la parole donnée pouvait enfin redevenir chez un responsable politique le gage des actes posés.

Car Des paroles et des actes est une épreuve. Cette émission vise moins à éclairer le débat public qu’à soumettre l’invité au verdict de la bien pensance oligarchique. Mélenchon a gagné ses galons pour y faire face. On peut aimer ou ne pas apprécier le personnage qu’il choisit d’incarner. Force est cependant de constater que c’est cette lente construction de soi et de ce qu’il représente qui lui permet, à l’heure de la volatilité médiatico-politique, de poser sur la table une armature d’idées. La forme a ouvert un espace pour le fond dans un paysage qui en manque tant. L’émission de ce jeudi a permis de le vérifier : comme chez Faulkner, le bruit et la fureur du Mélenchon 2012 était le passage obligé, la parole qui ouvrait déjà l’acte de conscientisation du grand nombre, avant l’invitation au voyage faite à la France à travers la mise en mouvement de son peuple pour 2017 et au-delà.

L’échange initial sur le projet de loi travail aurait ainsi dû se résumer selon le script initial de David Pujadas à une mise au pied du mur des grévistes et des syndicats. Malgré, ou plus sûrement à cause de la grande journée de mobilisation de ce jeudi, il aurait fallu se désolidariser des « jusqu-au-boutistes », des « extrémistes » et autres « preneurs en otage ». La société du spectacle ne veut pas de la conflictualité qui crée de la conscience. Elle cherche à asseoir des rapports de domination en délégitimant ceux qu’elle pointe du doigt comme des adversaires. Mais les représentations sont dépassées. Là où certains voudraient figer des cases catégorielles et des intérêts corporatistes, Jean-Luc Mélenchon a explicité comment on reconstruit de l’appartenance commune par l’expression de « signifiants » renouvelés. C’est pour cela que la mobilisation actuelle, malgré les désagréments concrets qu’elle engendre dans le quotidien de nombre de nos compatriotes, continue à être perçue comme une lutte d’intérêt général, présent et à venir.

Les commentateurs fonctionnent eux encore avec l’ancien logiciel et dans le petit monde : il fallait les voir tourner autour de « la primaire » pour mieux évoquer la « solitude » de Mélenchon, Nathalie Saint-Cricq avouant dans un souffle « je ne vous parle pas des gens ». Peu importait aux procureurs médiatiques que la dite primaire ait atomisé la gauche, stérilisé les volontés des récalcitrants d’apparat, et au final ne soit rien d’autre qu’un marche pied pour François Hollande : la primaire (qu’elle soit de gauche ou de droite) est l’outil préétabli de reproduction d’un système qui ne supporte pas que l’on se situe en dehors de lui. Les six mois pour rien qui viennent de s’écouler en apportent une preuve navrante. Et il faut parfois savoir faire un pas en avant, comme le suggère Inigo Errejon, le théoricien de Podemos : « Si nous nous étions soumis à un processus de décision collectif, il ne serait jamais rien sorti. La différence entre commenter et militer, c’est que dans le second cas on assume le risque de vérifier ses hypothèses politiques ». C’est ce passage de la parole à l’acte qu’a engagé Jean-Luc Mélenchon avec la démarche de construction de La France insoumise qu’il propose.

Une telle indiscipline, c’en était trop : tout le long de l’émission, Jean-Luc Mélenchon était appelé par David Pujadas et consorts à rentrer dans le rang. Il était ainsi sommé là de s’écarter devant la poussée de l’extrême-droite en France et en Europe, plus tard de se prononcer sur un hypothétique (voire surréaliste) second tour Hollande–Le Pen. La fermeté dans le verbe avec laquelle il a refusé de s’enfermer dans ce tableau va de pair avec le volontarisme de la réponse politique qu’il pose et qui vise à reconquérir le champ de l’hégémonie culturelle plutôt qu’à se complaire dans un cynique calcul politicien qui fait de la présence du FN au second tour un gage de victoire pour son adversaire (jusqu’à quand ?).

Etre insoumis nécessite de rompre avec les codes et les règles. La crédibilité dans l’action se gage par la capacité à ne pas plier devant les injonctions. François Hollande nous a infligé un quinquennat de contre-exemple en baissant pavillon dès l’été 2012 devant Madame Merkel et la finance. Celui-là n’est pas fait du bois qui résiste. Ne peut au contraire assumer la sortie des traités européens que celui ou celle qui déjà a brisé dans le discours la matrice qui l’enferrait. C’est cette conviction qu’a emportée Mélenchon chez le téléspectateur comme l’a prouvé le sondage qui montrait la forte augmentation, entre le début et la fin de l’émission, de la confiance qui lui était faite pour enfin régler les problèmes.

L’émission Des paroles et des actes n’aura finalement jamais si bien porté son nom qu’à son crépuscule, fut-ce à son corps défendant. Or ce n’est pas une mince affaire qu’après des années d’agonie de la vie démocratique et de la vie publique, les paroles retrouvent enfin à travers Jean-Luc Mélenchon un débouché vers des actes. Preuve qu’un autre demain est possible parce qu’aujourd’hui n’est déjà plus le présent.

3 commentaires sur “Mélenchon redonne son sens ultime à Des paroles et des actes

  1. Jean Paul MAÏS dit :

    Il est clair que vous avez choisi votre camp ! Le bon, le même que moi.

  2. Véronique BERMEJO dit :

    Merci Monsieur Cocq pour votre brillante analyse et merci à JLM pour sa vive intelligence qui lui permet d’évaluer très vite les intentions souvent retorses de son interlocuteur, de le déstabiliser en évitant les pièges linguistiques tendus,ceux que vous dénoncez. Les questions posées par les journalistes de DPDA contiennent des présupposés qui, si on y répond sans faire exploser la question, les valident. Ce sont des affirmations masquées. Un journalisme racoleur, malhonnête qui reproduit les lieux communs des libéraux et grands patrons de presse et tente d’étouffer la parole libre qui respire. Ex : le mot « blocage » ( Vous approuvez le blocage »?) utilisé systématiquement pour désigner la grève ( un droit) ce qui assimile la résistance au projet gouvernemental à un acte de délinquance. Il s’agit de monter les Français les uns contre les autres, de briser toute solidarité intellectuelle éventuelle du peuple dont l’intérêt est en jeu en suggérant à ceux qui pâtissent un peu des perturbations temporaires occasionnées que les grévistes seraient nuisibles à la nation toute entière, antipatriotiques, voire bons à emprisonner( si on pousse la logique jusqu’au bout). Ex2: « Vous approuvez le blocage de la presse? » Quand JLM répond que cet arrêt trouve sa source dans l’antidémocratique décision des journaux détenus par « 9 milliardaires » de ne pas publier les explications bien nécessaires à l’opinion publique de M. Martinez, on lui répète la même question comme si JLM ne voulait pas répondre, ce qui balaie d’un revers de main l’argumentaire proposé qui y a répondu et ce au profit du désir de l’entendre dire « oui » à ce raccourci interrogatif et de valider ainsi l’idée qu’il s’en prend à la liberté de la diffusion ( et serait, lui, de ce fait, antidémocratique!). Bref. je pourrais continuer l’analyse. Heureusement que JLM comprend tout tout de suite, démonte les rouages dans l’instant et qu’il y a des intellectuels comme vous pour décrypter ensuite pour le public ce qui se joue. Mais quelle pitié ce « journalisme »!

  3. 59Jeannot dit :

    et que moi, ainsi qu’à des millions de français maintenant et demain

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