Il n’est pas d’autre sortie pacifique à la crise identitaire qui ronge notre pays que la construction d’un avenir en commun.

Première heureInterview accordée au journal Première Heure à l’occasion de la sortie du livre co-écrit avec Bernard Teper et intitulé La laïcité pour 2017 et au-delà, De l’insoumission à l’émancipation (Chez Eric Jamet éditeur, 8€). Propos recueillis par Hervé Guénot.

  • Première heure : L’actualité de la laïcité est-elle à ce point brûlante qu’il faut lui consacrer un livre ?

François Cocq :  Depuis des mois, de l’épisode du burkini aux coups de canifs des sept mercenaires de la primaire de la droite, en passant par les recommandations intrusives du Pape dans nos affaires intérieures, la laïcité doit résister à tous les assauts. Mais ce n’est pas tant l’actualité, qui n’en est qu’une conséquence, que la reformulation du contrat social et politique autour des questions d’identité qui justifie ce livre. Le règne de l’identité va à rebours de tout ce que nous enseigne la philosophie des Lumières qui est la matrice française de notre manière de faire société. Le primat accordé à ces questions défie l’universel et racornit l’espace social auquel chacun peut aspirer pour mieux l’enfermer dans le particulier. Dans ces conditions ceux qui dénient l’appartenance commune à une même humanité trouvent un terreau fertile pour revendiquer leur domination, qu’elle soit politique, économique, ou religieuse, sur de nouveaux espaces.

Nous avons malheureusement payé pour le comprendre en souffrant de l’enracinement de l’islamisme qui nourrit ensuite son versant djihadiste. Mais ce sont aussi les mêmes ressorts identitaires qui poussent certains à stigmatiser nombre de nos compatriotes par des amalgames sordides entre l’islam, qui est une religion dont la foi et la pratique relèvent de la liberté de conscience et doivent être à ce titre garantis, et cet islamisme qui sous couvert de spirituel est en réalité une forme particulière de l’islam politique dont l’irruption dans le champ temporel doit être combattue.

Par cet effet de ciseaux identitaire, la République s’affaisse non pas tant en tant que cadre institutionnel mais avant tout en tant que régime politique facteur de cohésion sociale qui indivise le peuple. Or c’est justement cela que la laïcité doit garantir. La place et le rôle accordés à la laïcité sont donc l’un des éléments structurants du débat public à l’approche des échéances électorales de 2017. Deux axes antagonistes peuvent guider la campagne et le scrutin qui s’en suivra : soit la fragmentation entre ce qui nous distingue, soit le rassemblement sur ce qui nous rassemble. La laïcité est l’ennemi du premier et le vecteur du second.couverture-laicite

  • PH : Vous avez l’air de prêcher pour une laïcité de gauche. Peut-on être un laïque de gauche ?

FC : La laïcité, justement parce qu’elle est un principe, littéralement qui occupe la première place, ne s’adjective pas sauf à devenir seconde. Dès lors qu’elle serait « positive », « ouverte », « plurielle » ou que sais-je encore, la laïcité deviendrait à géométrie variable et ne pourrait prétendre s’imposer à tous. Elle ne saurait donc pas plus être une laïcité de gauche car la laïcité n’est ni une opinion, ni une valeur. C’est le principe d’organisation sociale et politique  qui assure le plus haut degré de liberté. Pour cela, elle doit garantir la liberté de conscience. Elle doit imposer non pas la simple distinction entre sphère publique et sphère privée mais la stricte séparation entre la société civile d’une part et les sphères de l’autorité politique et de constitution des libertés de l’autre (école, services publics, protection sociale). Elle doit enfin refuser tout préalable religieux pour adhérer à la communauté politique des citoyens.

Et puis, permettez-moi de m’interroger : que serait une « laïcité de gauche » ? Une laïcité à la François Hollande, lui qui a mis ses pas dans ceux de Nicolas Sarkozy en ouvrant la brèche contre le droit du sol lorsqu’il a lancé son idée absurde de déchéance de nationalité pour les binationaux nés sur le territoire français ? Lui qui comme son prédécesseur a envoyé des représentants gouvernementaux courir les bancs des églises dans le cadre de leurs fonctions ? Lui qui a refusé d’abroger les lois anti-laïques telles la loi Carle à l’école ou les accords Vatican-Kouchner à l’université ? Lui qui laisse sévir le concordat en Alsace-Moselle et qui a abandonné son engagement n°46 d’inscrire les principes de la loi de 1905 dans la constitution ?

On peut par contre être laïque et de gauche et s’inscrire dans la tradition jauressienne, celle qui lie l’exigence laïque et le progrès social, considérant qu’ils sont pareillement « deux formules indivisibles.» C’est de fait la filiation à laquelle je me rattache.

  • PH : Vous dites, notamment, que « la guerre civile rode». Qu’entendez-vous par là?

FC : Notre société se fragmente et doit faire face à une perte de sens collectif. Tout conduit à diviser le peuple en renvoyant in fine chacun à sa propre individualité au sein d’un sous-groupe qui agit comme interface dans les rapports politiques et sociaux. Les clans remplacent le peuple et les règlements de compte se substituent aux règles pour organiser la vie en commun. Depuis l’été, les actes font suite aux mots : à la stigmatisation ont succédé les règlements de compte contre les arabes parce que supposés musulmans ou encore la chasse aux migrants. Avant quoi d’autre demain ? Fous ceux qui nourrissent ce pourrissement à des fins électorales. Il n’est pas d’autre sortie pacifique à la crise identitaire qui ronge notre pays que la construction d’un avenir en commun.

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