La grande richesse nuit à la citoyenneté

argentOn connaissait Cahuzac, Le Pen, Noah et les autres qui fraudaient le fisc en allant cacher leur argent en Suisse. Le journal Le Parisien du 26 septembre nous révèle aujourd’hui un scandale d’une toute autre ampleur : l’administration fiscale française est ainsi à la recherche d’informations sur plus de 45.000 comptes ouverts en 2006 et en 2008 auprès d’UBS Suisse pour une somme estimée à plus de 10 milliards d’euros !  A cette échelle, la fraude fiscale n’apparaît plus simplement comme l’égoïsme et la malveillance d’individus isolés mais comme la résultante d’un effet de système : la grande richesse nuit à la citoyenneté.

Le Parisien dévoile en effet une « demande d’entraide administrative » adressée le 11 mai dernier aux autorités suisses concernant 45 161 comptes bancaires soupçonnant qu’une « partie des comptes […] n’ait pas été déclarée », ce qui « peut représenter plusieurs milliards d’euros de manque à gagner pour le Trésor français ». Deux aspects doivent ici être étudiés : le nombre saisissant de comptes dont il est question, mais aussi les montants déposés sur ceux-ci.

Il est en effet question de dépôts de plus de 11 milliards de francs suisses soit aux alentours de 10 milliards d’euros. Ramené aux nombres de comptes, cela nous donne donc une moyenne de 225.000€ par compte. Celle-ci est à rapprocher de la moyenne de l’épargne des français qui plus modestement s’élève laborieusement à… 25.000€, comptes courants compris. Nous avons donc ici affaire à des gens dont la seule épargne sur ces comptes cachés à l’étranger (étant entendu qu’ils doivent également avoir leur pesant d’épargne licite en France) est en moyenne près de 10 fois supérieure à la moyenne des français. Voilà qui classe donc les titulaires de ces comptes dans la catégorie des « grands riches ».

Le nombre lui-même de comptes en banque y ramène. Celui-ci peut en effet être rapproché des 43.000 familles du bottin mondain mises en lumière par les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot. Mais surtout, les données étudiées ne relèvent que des comptes en banque ouverts en deux ans seulement, durant les années 2006 et 2008, chez la seule UBS Suisse. La Suisse a également été épinglée avec l’affaire Swissleaks qui concernait HSBC, et l’on sait bien que d’autres destinations participent de la fraude fiscale comme se sont attachés à le prouver les Balkany, Dassault, Halliday et autres Lagerfeld et comme nous l’ont rappelé les scandales Luxleaks, Panama’papers, ou encore récemment Bahama’leaks ! On est donc conduits à penser que le nombre de comptes actuellement ouverts dans des paradis fiscaux et non déclarés se compte en centaines de milliers. Ce nombre est à mettre en relation avec le centile supérieur du point de vue des revenus qui représente environ 500.000 personnes adultes sur 50 millions dans la France contemporaine.

Nous avons donc affaire au regard des sommes qui sont déposées à des « grands riches » et nous constatons parallèlement que ce phénomène est massif : la grande richesse se double d’une seconde peau qui consiste à soustraire sa fortune pour l’accaparement personnel. L’effet n’est certes pas mécanique mais il est systémique. On est donc conduits à penser que cette grande richesse est nuisible à l’intérêt général. Certes parce qu’elle est manifestement injuste du point de vue de la répartition des richesses. Mais aussi parce qu’elle incite celles et ceux qui en bénéficient à biaiser pour se soustraire au cadre collectif commun, cassant par-là le pacte républicain fondé sur l’adhésion partagée à un même corps politique dont la Loi exprime la volonté générale.

L’exigence économique, sociale, mais aussi républicaine impose que la grande richesse soit au plus tôt encadrée. Parce qu’elle s’inscrit dans le contexte historique de l’explosion des inégalités, elle est un problème en soi posé à l’ensemble de la société, Thomas Piketty notant avec raison que le centile supérieur des hauts revenus dont il est question « structure le paysage économique et politique[1] ». François Mitterrand ne disait pas autre chose au congrès d’Epinay : « Le véritable ennemi, j’allai dire le seul, parce que tout passe par chez lui, le véritable ennemi si l’on est bien sur le terrain de la rupture initiale, des structures économiques, c’est celui qui tient les clefs… c’est celui qui est installé sur ce terrain là, c’est celui qu’il faut déloger… c’est le Monopole ! terme extensif… pour signifier toutes les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ! »

Face à ce phénomène, nul ne peut rester l’arme au pied comme l’a été François Hollande durant son quinquennat. Pire sont ceux qui comme Macron se placent dans le sillage d’un Sarkozy pour l’ériger en modèle lorsqu’il clame qu’ « il faut des jeunes français qu’ils aient envie de devenir milliardaires[2] ». Des mesures radicales simples et de bon sens pourraient pourtant régler la question comme la mise en place d’une échelle de salaire allant de 1 à 20 et la refonte de l’impôt sur le revenu avec 14 tranches, la dernière étant imposée à 100% au-delà de 300.000€ de revenus annuels comme le suggère Jean-luc Mélenchon. 2017 est aussi sur ce sujet une échéance à ne pas manquer.

[1] Thomas Piketty, Le capital au XXIème siècle, p 437

[2] Emmanuel Macron, interview aux Echos, janvier 2015

5 commentaires sur “La grande richesse nuit à la citoyenneté

  1. nicole joncret dit :

    merci à toi pour toutes tes infos….tu es un des rares au pg à alimenter ton blog….

  2. […] via La grande richesse nuit à la citoyenneté — François Cocq […]

  3. LESAFFRE Robert dit :

    Ce n’est pas sérieux de citer Mitterand à Epinay.. C’est le grand mensonge, la grande tromperie qui commencent !
    Hollande n’a rien inventé.
    Mais ce sont bien Mitterand, Beregovoy et autres qui, en 1986, ont fait voter le dérèglementation de la finance !!!! Avec JLM 2017, il faudra annuler cette législation.

    Robert LESAFFRE

  4. Dominique_C dit :

    Merci de ce billet et de cette analyse! Pour lutter contre l’évasion fiscale et bien d’autres problèmes sociaux et économiques, il faudrait également redonner à l’Etat les moyens nécessaires: douaniers, inspecteurs de impôts et du travail, etc etc…
    Parce que ce qui est organisé depuis des décennies sous prétexte d’assainir les finances, c’est bien l’impuissance de l’Etat devant les diverses délinquances des dominants prédateurs, et l’impunité de ces derniers.
    Ce qui est difficile, c’est de faire piger ça au « bonnes gens » dont un trop grand nombre a gobé la fable du « privé plus efficace que le public ».

    A Nicole Joncret: il me semble pourtant qu’ Alexis Corbière et Danielle Simonnet bloguent aussi ou je me gourre? :-p

  5. raimanet dit :

    A reblogué ceci sur Boycottet a ajouté:
    @zayuma

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