Motion de censure repoussée : la fronde était un laisser-passer

frondeursVogue la galère. La motion de censure n’a, comme on pouvait s’en douter, pas été adoptée : 246 voix pour sur les 288 requises. Le gouvernement reste en place. Mais là n’était pas l’enjeu. Le projet de loi travail continue lui par contre son chemin. L’occasion de le faire tomber est passée. Et si tant est qu’elle se représente dans le cadre institutionnel, nourris de cette expérience (et malheureusement des précédentes), nous savons que l’histoire est écrite d’avance. Le champ de bataille se déplace donc et revient dans la rue. Tant mieux. Là sont les courageux et les convaincus, celles et ceux qui luttent pour la société toute entière et qui n’inféodent pas leur engagement à un calcul politicien ou à une rente de situation.

Mardi 10 mai, la mise en scène du gouvernement pour recourir à l’article 49 alinéas 3 se révélait au grand jour (lire ici). Dès le lendemain, les simagrées des députés faisaient étalage de la vacuité parlementaire.  La droite posait en effet une motion de censure. Les députés de gauche opposés à la loi travail annonçaient logiquement qu’ils essayaient dans le même temps de poser la leur. Jusque là, chacun était dans son rôle. Seulement voilà, les velléités de certains se sont aussi réduites à cela.  Les « frondeurs » ont immédiatement donné à leur tentative un caractère exclusif dans l’action en annonçant leur refus de voter la motion de censure déposée par la droite si celle de gauche était au préalable rejetée : c’était dès lors tirer à blanc, pour au final ne pas tirer du tout, la motion de censure de gauche n’ayant au final pas pu être déposée (ou du moins n’a pas été déposée…). Leurs camarades d’infortune engagés eux résolument pour une motion de censure de gauche et à défaut pour user de tous les moyens pour faire battre la loi travail en ont été pour leur frais…

Une dispute politique n’a rien à voir avec la superficialité communicationnelle. Si l’on s’engage, c’est pour atteindre un objectif et de là découle une méthode de combat. L’objectif qui aurait dû être fixé, c’est le rejet de la loi travail. De fait, ce n’était pas celui des « frondeurs ». Car la tentative fut-elle avortée, il aurait fallu se saisir de l’unique outil institutionnel qui restait pour faire tomber le texte : voter la seule motion de censure existante. Celle-ci a été déposée par la droite ? Certes mais c’est le cadre institutionnel et la nécessité de trouver 58 députés pour déposer une motion de censure de gauche qui contraint à se replier sur cette option : on ne peut pas un jour dénoncer le cadre institutionnel et le recours au 49-3 et le juger anti–démocratique et le lendemain considérer qu’un seuil fixé arbitrairement à 10 % soit 58 députés peut empêcher l’expression d’un intérêt général manifesté depuis des semaines par le peuple souverain !

Le déroulement du vote lui-même appelait à se saisir de l’outil mis à disposition dès lors que l’objectif d’arrêter le texte était identifié : on ne vote pas contre une motion de censure, on ne s’abstient pas sur une motion de censure : cela n’est pas proposé aux députés. Le Président demande seulement qui est pour. Fin du vote. Celles et ceux qui ne sont pas « pour » sont donc, quelques soient les nuances qu’ils peuvent avoir et qu’il est donc impossible de donner à voir, noyés dans ceux qui sont  « contre ». A s’engager à moitié, on voit le sens de son engagement détourné en entier.

Les députés sont trop au fait des arcanes parlementaires pour ignorer cela. Si parmi les 56 qui ont annoncé en grande pompe avoir échoué à déposer une motion de censure « de gauche » la plupart manquaient à l’appel pour voter la motion de censure restante (votée heureusement par les 10 députés Front de Gauche, Sergio Coronado, Isabelle Attard, Pouria Amirshahi, et Christophe Noguères) c’est que l’objectif principal n’était pas de faire chuter la loi. Dès son annonce, la recherche d’une motion de censure de gauche apparaissait pour les « frondeurs » comme une porte de sortie : Benoît Hamon et Christian Paul se précipitaient en effet sur les plateaux pour annoncer que dès lors, dépôt ou non, ils ne voteraient pas la motion  de censure de la droite. Là où le silence eut contribué à maintenir la pression et aurait pu pousser certains à apporter leur signature pour le dépôt de la motion de censure de gauche, l’annonce rendait cette dernière déjà caduque et la réduisait  à un acte de témoignage sans prolongement d’action. La politique basculait alors dans le spectacle. Grotesque en l’occurrence, comme ces dernières minutes où les chaînes d’information en continu faisaient mine de couvrir en temps réel le décompte des signatures, le total échouant comme de bien entendu aux portes du dépôt, 56 paraphes étant couchés sur le papier, assez pour donner à voir et fort heureusement trop peu pour agir.

C’est que les « frondeurs » n’ont pas osé franchir le pas faute d’avoir identifié clairement l’objectif. La loi travail était pour eux secondaire. Voter la motion de censure déposée par la droite eut certes tué dans l’oeuf la loi travail mais aurait aussi fait tomber le gouvernement. Et dans ce cas, les frondeurs n’étaient pas prêts à se confronter à la situation nouvelle qui en aurait découlé et qu’Hollande a savamment orchestrée : le Président éliminé de la course à sa succession, le terrain est en effet occupé désormais par Macron qui construction médiatique aidant est présenté comme le retour. Faute d’avoir affiché leur clarté, les « frondeurs » sont en situation de faiblesse face à lui et n’osent pas entrer dans le combat dans un tel rapport de force. L’air de ne pas y toucher, c’est encore Hollande qui les tient entre ses mains. Stratèges de champs de course, les « frondeurs » ont été jusqu’à se tirer une balle dans le pied : les Filippetti, Prat, Thévenoud (arghhh !) qui roulent pour Montebourg lui ferment la porte de l’alternative, les soutiens du proto-candidat autoproclamé hors système étant les premiers à rentrer dans le rang.

Quant au dépôt effectif d’une motion de censure, il eut mis « les frondeurs » à la merci d’une exclusion d’une PS ou à tout le moins d’une sanction au moment de l’investiture aux législatives sur laquelle chacun d’eux compte tant. Il fallait donc s’agiter sans que des actes soient posés : c’est de manière pathétique devenu une marque de fabrique.

Se détourner de l’objectif principal, le retrait du projet de loi El Klomri, pour se ne pas être vaincu sur des objectifs secondaires, le PS et sa tambouille, est une stratégie de la défaite. Elle met surtout en lumière que la lutte au sein du PS est non seulement une impasse mais aussi désormais une camisole qui empêche de s’exprimer sur le terrain des luttes. A défaut d’être insoumis, les « frondeurs » sont devenus des agitateurs inutiles.

5 commentaires sur “Motion de censure repoussée : la fronde était un laisser-passer

  1. […] Source : Motion de censure repoussée : la fronde était un laisser-passer […]

  2. Mattia dit :

    Entièrement d’accord, les frondeurs se sont discrédités au moment où la France en colère les regardait, et cela renforce le pari du seul politique à l’écoute des gens et de sa proposition de changer de constitution et de République ! En utilisant le 49/3 Hollande et Valls ont confirmé, s’il en était encore besoin, l’inutilité de voter dans le cadre de la 5ème République , à part , pour en changer !

  3. jeremie92 dit :

    Le Front de gauche se complaint à se plaindre dans la rue, mais reste irresponsable quand il s’agit de prendre ses responsabilités. Encore une Preuve que la vraie gauche en France n’existe plus.

    • Maximilien R dit :

      @jeremie92 ( de Neuilly) Qui sont les vrai(es) irresponsables ? Ceux qui martyrisent leur peuple ou ceux qui contestent l’ordre libéral que l’on nous imposent à coup de matraques et de 49-3 ?Tel est la question.
      Et vous Jérémie92 souhaitez vous que nos enfants vivent mieux ou plus mal que nous ? Posez vous la question !

      • jeremie92 dit :

        Je n’habite pas à Neuilly. Je ne suis pas non plus à Saint-Germains-des-prés, ce qui est peut-être votre cas. Je constate seulement que l’extrème gauche est aussi à droite que Les républicains, les socialistes, et le modem. Comprendre par là que « doué dans ‘lopposition » mais « incompétents aux fonctions d’élus ». Comme toutes les familles politiques de ce pays.

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