La Gauche malade de la peste des primaires

ObsArticle publié dans Le Plus de l’Obs le 27 janvier 2016

François COCQ et Francis DASPE sont respectivement Président et Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la Gauche Républicaine et Sociale-Prométhée)

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ». Et si la fable eut compté son cabri de 2017, celui-ci aurait ânonné : « Primaires, primaires, primaires ! ». Depuis le début de l’année, à gauche, chacun y va de sa proposition en la matière. Une vraie pandémie.

Le mimétisme et l’effet de mode ne suffisent pas à expliquer cet engouement pour le processus. Celui-ci repose sur un effet dilatoire évident : pour les initiateurs des appels différents et variés, le procédé de désignation règlerait sur le fond la question de l’orientation politique. En se focalisant sur les outils, on en oublie l’objet !

La règle de base d’une primaire étant que celles et ceux qui concourent sont appelés à se ranger derrière celui ou celle qui est désigné-e, la méthode ne peut permettre de trancher qu’entre des individus, au mieux des représentants. Mais en aucun cas entre des orientations qui pourtant sont de plus en plus divergentes au sein de la gauche. La primaire ne représente dès lors qu’un poste avancé de la « compétition électorale » qui, d’élection en élection, ne sert plus qu’à désigner ceux qui mettent en œuvre des politiques qui au final se confondent.

Tout concourt pourtant à ce que 2017 soit le moment d’une vraie « dispute politique ». La politique économique libérale assumée de François Hollande et de ses gouvernements, le positionnement par rapport à l’Union européenne et à ses traités, la constitutionnalisation de l’état d’urgence et de la déchéance de nationalité, pour n’en citer que quelques uns, sont autant d’éléments structurants du débat public. Pris un à un par les protagonistes d’une primaire, ils ne recouvrent pas une même unité d’action pourtant si nécessaire. Sera responsable devant le pays celui ou celle qui affirmera la cohérence d’un projet qui puisse former un tout et non celles et ceux qui juxtaposent des accords-désaccords pour mieux les passer par pertes et profits et les ranger ensuite dans un même sac.

La primaire est par ailleurs un instrument habile pour faire table rase du passé. Dès lors qu’ils concourraient, les uns se soustrairaient à l’héritage du quinquennat qu’ils ont porté ou contribué à mettre en œuvre, les autres à l’opposition factice qui les a vus fronder, d’autres encore aux atermoiements de leur organisation et au débat entre leurs militants. Les plus retors misent sur le caractère excluant d’une méthode qu’ils présentent pourtant comme inclusive pour mieux saper là la légitimité du Président sortant, plus loin celle de celui qui avec les 4 millions de suffrages qui se sont portés sur sa candidature en 2012(i) semble le seul à même d’incarner une autre voie à gauche.

Certes, la monarchie présidentielle est un régime pervers dont il faut se dédire. Pour autant, en assimiler les règles pour mieux le combattre et le faire tomber ne saurait contraindre à en promouvoir les pires travers de « l’entre-soi spectacularisé ». La primaire est un exercice politicien par excellence qui n’a rien à voir avec le renouvellement des pratiques. Au contraire, elle généralise les plus mauvaises. Elle contribue en cela à ce que la politique éteigne le politique.

Les Primaires masquent ainsi bien mal sous un vernis vertueux les calculs politiciens qui président aux désignations pour les législatives. Pour préserver leurs intérêts matériels futurs, ici un petit groupe parlementaire, là un strapontin ministériel, tous sont tenus de bander les muscles et d’être sur la photo. Qu’importe le résultat, il faut en être sous peine de disparaître. Les primaires imposent ainsi la multiplication des candidatures car la présidentielle n’est pas leur objet réel.

Les primaires sont enfin la négation de la souveraineté populaire. Si l’ambition de mobilisation des énergies, de sensibilisation aux enjeux politiques, d’implication des citoyens est louable et nécessaire, celle-ci ne peut se fait in fine au détriment de la prérogative de décision qui revient au peuple dans l’élection. En faisant trancher en amont non pas sur des orientations mais sur des personnes, on retire au peuple la possibilité réelle de choix qui doit pouvoir s’exprimer le jour du scrutin. Ainsi, en soustrayant aux citoyen-ne-s leur liberté de vote du premier tour et en les contraignant à s’inscrire de gré ou de force dans le cadre du nouveau tripartisme, la primaire n’est rien de plus qu’une vulgaire resucée du vote (prétendument) utile et contribue à l’assèchement démocratique.

Au petit jeu de la primaire aussi, « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». On comprend dès lors que la primaire est l’ultime avatar qui permet de maintenir la définition de l’échiquier politique sous la coupe d’effets de système. Pour que 2017 marque enfin un renouveau démocratique, il faut au contraire que s’exprime aux yeux de tous une saine « dispute politique » que seul le peuple, par la force de son indivisibilité, est à même de trancher et de conférer une légitimité.

  • Jean-Luc Mélenchon a recueilli en 2012 3 984 822 voix soit 11,10 % des suffrages exprimés

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