Najat Vallaud-Belkacem, chantre de la « compétition scolaire »

Je ne suis pas intervenu sur la réforme du collège. Non qu’elle ne soit pas hautement destructurante et par bien des aspects absurde et dangereuse. Mais la vie militante a fait que, par cohérence de pensée et d’action, j’ai remis dans les mains de mon parti mon mandat sur les questions éducatives il y a six mois. Pourtant, l’interview de la ministre de l’éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem ce 10 mai dans le JDD, et les mots employés pour redéfinir la matrice de l’Ecole de la République, m’obligent à reprendre le clavier. Car en institutionnalisant la « compétition scolaire » comme principe d’organisation du système éducatif et comme outil pédagogique, la ministre poursuit son travail de massacre et de déconstruction de l’école républicaine pour lui substituer son contrepoint libéral.

Il est toujours deux façons de juger d’une réforme : l’étude point par point des mesures proposées, et l’exposé des motifs qui préside à celle-ci. Concernant la réforme du collège, l’analyse du document a été suffisamment faite par ailleurs pour que je n’ai pas à y revenir : une interdisciplinarité construite contre les savoirs, une atomisation du cadre national et républicain par une autonomie des établissements (à ne pas confondre avec la liberté pédagogique préexistante) renforcée avec la mise à disposition de 20% du volume horaire, des programmes idéologiquement viciés et pédagogiquement ineptes…De ce point de vue, l’interview de la ministre dans le JDD n’apporte rien de bien nouveau sinon le fait d’assumer ces mesures (« on offre un surcroît d’autonomie aux établissements », « cette réforme doit s’appliquer dès la rentrée 2016 »…)

Là où Najat Vallaud-Belkacem rompt avec la vision progressiste et humaniste de l’éducation, c’est quand elle emploie à dessein le vocabulaire des libéraux qui s’évertuent depuis des décennies à réorienter l’école pour la faire passer du champ de l’émancipation de l’enfant à celui de la construction du salarié. Pour la première fois, une ministre de l’éducation nationale dite de « gauuuche » revendique la « compétition scolaire » comme principe d’organisation du système éducatif et outil pédagogique !

Mais reprenons la phrase dans son entier tant cette citation est un condensé de l’abandon par certains de l’ambition de l’égalité : « Tout le monde a pourtant à gagner d’une compétition scolaire équitable dans laquelle les ‘élites’ ne sont promues que sur la base de leur mérite ». Rembobinons donc la phrase pour mieux étudier les transitions des trois concepts développés dans cette assertion.

Najat Vallaud-Belkacem s’inscrit dans cette tradition très IIIème République, reprise à son compte depuis par la droite, qui considère l’école comme un « ascenseur social » qui vise donc uniquement à permettre la promotion de certain-e-s en fonction de leur « mérite », le terme est mentionné. Abandonné donc l’objectif d’une école de la réussite de toutes et tous. Les inégalités sont entérinées et à défaut de vouloir les supprimer, il faut se donner bonne conscience en feignant de fixer un illusoire point de départ commun : C’est là qu’intervient le concept «d’égalité des chances» que la ministre introduit par le terme « équitable ». Mais la nouveauté réside dans le fait que Najat Vallaud-Belkacem est la première à aller au bout du raisonnement. La ligne de départ ne suffit plus si l’on ne donne pas la règle du jeu pour permettre à chacun-e, individuellement, de se mouvoir dans ce magma : cette règle du jeu, c’est la « compétition scolaire », celle-là même pour laquelle le regretté Albert Jacquard rappelait que « les gagnants sont des fabricants de perdants ». Peu importe pour Najat Vallaud-Belkacem. En la qualifiant depuis la rue de Grenelle, elle l’érige en nature même de l’Ecole et elle l’institue comme moyen de gestion du collectif humain qu’est celle-ci.

Najat Vallaud-Belkacem ne s’y trompe d’ailleurs pas : quand elle écrit ces lignes, elle le fait dans l’interview en se plaçant dans le prolongement des actes fondateurs de l’école publique républicaine et de leurs auteurs : « Rappelez-vous Jules ferry rendant l’école publique obligatoire, Jean Zay prolongeant l’âge de cette obligation, ou René Haby instaurant le collège unique». On connait la suite… Certains osent tout et c’est même à ça qu’on les reconnait parait-il…

Au regard de ce renversement du sens scolaire, les autres propos de la ministre pour dangereux qu’ils soient font pâle figure. Najat Vallaud-Belkacem revendique pourtant, à l’égal d’un Xavier Darcos ou d’un Luc Chatel, l’adéquationnisme de l’éducation avec les besoins des entreprises. Parlant des EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires), tiens donc, elle nous livre : «Eh bien, les EPI feront la part belle au travail d’équipe, à l’expression orale, à la conduite de projet…toutes ces compétences si recherchées sur le marché du travail et trop peu développées par notre collège ». Le « marché du travail » commande et il exige des « compétences », étroites et périssables, liées au poste de travail et non à l’individu. Haro donc sur les qualifications, leur reconnaissance dans les conventions collectives et l’ensemble de l’organisation sociale qui va avec.  Place aux compétences !

Najat Vallaud-Belkacem va même plus loin. Elle relie les compétences au concept « d’aptitudes ». L’aptitude, c’est dans le champ scolaire « une capacité acquise et reconnue » (Le petit Robert). De fait, jusqu’ici le terme était lié à la reconnaissance de qualifications. Ainsi du CAP, certificat d’aptitude professionnelle. Mais la ministre évoque cette fois les EPI comme « une façon moins théorique qui permet d’acquérir de nouvelles aptitudes » avant de développer le passage sur les compétences précité. L’aptitude deviendrait dès lors une compétence acquise…mais non reconnue. Il y en a qui doivent se frotter les mains du côté du Medef !

La droite hurle au loup contre Najat Vallaud-Belkacem parce qu’elle est un symbole politique. Peu nous chaut Najat Vallaud-Belkacem et son absence de toute réflexion sur les questions éducatives. Mais les paroles qu’elle prononce comme ministre sont des traces indélébiles qui salissent à jamais l’édifice républicain dont l’Ecole est le bien le plus précieux.

Un commentaire sur “Najat Vallaud-Belkacem, chantre de la « compétition scolaire »

  1. Jean Moussilou dit :

    J’adore la fin ! Oui, les dents du néo-libéralisme mortifère sont bien acérées chez la ministre Vallaud-Belkacem et tous ses copains-copines du PS, mais en même temps « l’édifice républicain dont l’Ecole est le bien le plus précieux » , ce sont les « traces indélébiles » du PG.
    Comme le note F. Cocq, l’école républicaine n’a jamais été un projet émancipateur. Ni celle de la troisième république, ni celle de la quatrième, ni celle de la cinquième. Alors, est-ce que l’école de la sixième république le serait ? N’est-ce pas contradictoire de présenter « l’École » comme un héritage à défendre des Républiques précédentes, juste après avoir dénoncé le caractère méritocratique de l’école républicaine ?
    L’émancipation de tou-te-s n’est pas possible sans la sortie du capitalisme, qui utilise le système éducatif pour la distribution différenciée des qualifications, c’est-à-dire pour reproduire la main-d’oeuvre qu’il exploitera ensuite. Est-ce que le PG propose un projet anticapitaliste capable de résoudre ces contradictions ? Si ce n’est pas le cas, il risque de répandre des illusions…

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