Les chiens et les loups

images (13)Jean Germain s’est donné la mort ce mardi 7 avril. C’est un drame personnel pour lui et ses proches. L’humanité qui coule en chacun-e de nous appelle en ces moments là à la retenue. Pourtant, le landerneau politique, toujours prompt à donner des leçons de bienséance, s’est jeté sur l’occasion pour faire du sénateur d’Indre-et-Loire qui devait comparaître ce même 7 avril devant le tribunal correctionnel de la ville pour « complicité de prise illégale d’intérêts et détournement de fonds publics » l’icône d’une classe politique qui serait traquée. Derrière l’individu apparaît une Caste qui se place en victime pour mieux se dédouaner de la responsabilité de ses actions publiques. Une telle manipulation rompt la trêve.    

La personne de Jean Germain n’est pas ici en cause. Sénateur socialiste, il était aussi maire de Tours jusqu’en mars 2014. C‘est dans ce cadre qu’il devait comparaître devant le tribunal correctionnel dans l’affaire dite des « mariages chinois » et pour laquelle il était accusé de « complicité de prise illégale d’intérêts et détournement de fonds publics ». Il ne sera donc jamais jugé et n’est donc pas coupable. Là s’arrête ce qui peut être dit sur le cas Germain.

Mais là commence aussi le déversement de réflexes corporatistes de la Caste politique, non pour défendre l’un des siens mais pour mieux protéger ses intérêts de clans. De tous bords, les déclarations ont fleuri ce jour et le message collectif s’est doucement affiné. Dans la matinée du 7 avril, il était encore question de relations personnelles, comme lorsque Manuel Valls a évoqué la perte « d’un ami ». Puis François Hollande a ouvert la brèche, qualifiant Jean Germain de « grand élu ». Dès lors, le flot s’est déversé. C’est d’abord François Rebsamen, le ministre du travail qui vantait en l’accusé un « homme intègre et honnête » avant que Bruno le Roux, président du groupe PS à l’assemblée, ne renchérisse en qualifiant Jean Germain « d’honnête homme » mais surtout en parlant de son suicide comme d’un « traumatisme pour notre démocratie ».

Le suicide de l’accusé s’était commué en éloge à sa vertu. Il se transformait en accusation des accusateurs. Le sénateur de Haute-Saône Jean-Pierre Michel reprenait sans vergogne les propos de François Mitterrand après le suicide de Pierre Bérégovoy parlant de « l’honneur d’un homme livré aux chiens ». Le Président du Sénat Jean-Pierre Larcher poursuivait déplorant que Jean Germain ait pu se sentir « condamné avant même d’être jugé, par un système qui n’a jamais rien retenu depuis Pierre Bérégovoy ». Le sénateur UMP du Val-de-Marne Christian Cambon lâchait même comme une mise au pilori de la justice : « Voilà un homme qu’on a conduit à la mort ». Les loups faisaient taire les dits-chiens.

Tout était désormais prêt pour que les thuriféraires du système ne déploient le bouclier protecteur. Nul ne saurait désormais mettre en cause les élu-e-s et ces derniers devraient pouvoir œuvrer en toute impunité. La presse est bien sûr visée mais, fait nouveau, ce sont les citoyen-ne-s qui sont désormais mis en cause pour avoir douté de leur élu-e-s. Jean-Marie Le Guen, lui-même rattrapé il y a peu pour sa déclaration de patrimoine, s’est ainsi insurgé contre « la suspicion maximum » dont seraient victimes certains élus. Le sénateur Pierre Laurent parlait lui « d’acharnement » sur son collègue, et cela « quelle que soit la véracité des faits » (sic). Comme un symbole, c’est Jean-Claude Gaudin qui s’est exclamé : « Quand on est voué à la vindicte, quand on s’acharne contre les élus, on fait monter l’antiparlementarisme et les extrêmes ».

Nous y voilà ! Le Front national une fois encore rappelé en renfort comme meilleur chien de garde du système ! Et Noël Mamère d’y aller lui aussi de sa petite phrase pratiquant l’amalgame avec le « Tous pourris » attaché au diable de confort qu’est devenu le FN.

Les élu-e-s, eux, sont avec ce discours exonérés de responsabilité. Ce sont pourtant eux qui, prisonniers consentants d’un système qui les digère, suscitent une telle aversion par leurs actes. Les diatribes de la Caste politique ne nous feront pas oublier qu’aujourd’hui 26 parlementaires, 17 députés et 9 sénateurs, ont encore maille à partir avec la justice non pour des affaires de droit privé mais pour des affaires concernant de la fraude fiscale, des prises illégales d’intérêts, du blanchiment, du favoristisme sur les marchés publics…Cette liste ne s’invente pas, elle existe et s’enrichit de semaines en semaines de nouveaux noms.

Pour les seuls 15 derniers jours, Patrick Balkany, député UMP des Hauts de Seine a vu son immunité parlementaire levée le 18 mars après sa mise en examen en octobre 2014 pour corruption passive et blanchiment de fraude fiscale. Le député d’Indre-et-Loire Philippe Briand a lui été placé en garde à vue puis mis en examen début avril dans l’affaire Bygmalion. Dans celle-ci, Nicolas Sarkozy, ancien président de la République a été entendu la semaine passée en qualité de témoin assisté. Serge Dassault a lui vu son immunité parlementaire levée pour permettre à la justice de suivre son cours dans les multiples affaires dans lesquelles il est empêtré à Corbeil. Quant à l’UDI Aymeri de Montesquiou, sénateur du Gers, il a vu son immunité parlementaire levée suite à l’affaire du Kazakhgate avant qu’on ne découvre là encore la semaine passée des comptes cachés au Luxembourg. Le Maire UMP de Tarbes Gérard Trémège a lui été mis en examen le 2 avril pour prise illégale d’intérêts, favoritisme et trafic d’influence au profit d’entreprises locales. Quant au maire de Draveil et ex-ministre Georges Tron, il a été renvoyé le 3 avril en correctionnelle pour viol alors même qu’il exerçait une relation de subordination dans le cadre de son mandat. C’est dans le même cadre que Ludovic Freygefond, ancien maire du Taillan-Médoc et 1er fédéral du PS a été condamné fin mars à un an de prison avec sursis pour harcèlement moral sur un membre de son cabinet alors même qu’il avait été condamné à 18 mois avec sursis et 5 ans d’inéligibilité fin 2014 pour des prises illégales d’intérêts et de la corruption passive. Cette liste est bien sûr non-exhaustive.

La mort de Jean Germain ne saurait justifier le réflexe de Caste et l’offensive des tenants du système qui, loin de se protéger, cherchent en réalité à étendre leur domination en aveuglant les regards citoyens et ceux de la justice. Ce serait un bien mauvais procès fait à la République que d’empêcher le peuple de surveiller ses élu-e-s à quelque moment que ce soit et surtout quand ceux-ci sont prêtent le flanc aux mises à l’index. Nous citoyen-ne-s n’avons pas de leçons à recevoir de celles et ceux qui trafiquent aux marges du système ou en son sein. Nous ne sommes pas coupables de regarder l’action de nos représentants. Tout juste pouvons-nous plaider coupable pour ne pas le faire assez. La réappropriation de la chose publique passe aussi par ce droit et devoir de regard citoyen. Faute de quoi, bien plus que tous les discours, l’impunité auto-proclamée de l’oligarchie élective continuera à nourrir le vote pour l’extrême-droite. Ce serait alors un bien mauvais cas fait à la démocratie que de laisser au Front national l’apanage de la contestation des pratiques répréhensibles des élu-e-s. Ce serait un bien mauvais distinguo que d’instaurer une justice différente entre le peuple et ses représentants. Le contrôle citoyen est plus que jamais et à tous les niveaux une exigence.

Mais le regard citoyen, pour nécessaire qu’il soit, ne saurait suffire. Nous avons affaire à un effet de système. C’est la Caste politique qui agonise. Les individus ne sont en cause qu’au regard de leur incapacité à s’en remettre à la vertu qui est, comme nous l’enseignait l’Incorruptible Robespierre, « l’amour de la patrie et de ses lois ». C’est donc le cadre lui-même qu’il faut changer. Là où il faut aujourd’hui être insider ou ne pas en être, fricoter avec l’oligarchie et admettre les règles de l’ordo-libéralisme comme indépassables quitte à ranger ses idéaux, nous devons substituer le règne de l’égalité et de la vertu. Cela nécessite une architecture institutionnelle nouvelle qui ne repose pas sur la délégation de souveraineté pour garantir l’implication citoyenne. Mais cela nécessite tout autant une révolution de la société en son sein qui reconstruise une conscience populaire et partagée de l’intérêt général comme un ultime rempart au capitalisme. Un nouvelle République en somme. Va pour la 6ème.

Un commentaire sur “Les chiens et les loups

  1. grya26 dit :

    Je suis entièrement d’accord pour dire comme tu l’écris qu’il ne saurait être question de réduire le débat au simple fait divers, mais que le fond du problème est ailleurs et qu’il est grand temps de passer à autre chose.
    Cela fait plusieurs articles où tu déclines cette nécessité, à mon sens ton plaidoyer en faveur d’une VIe République, comme de nombreux autres d’ailleurs manque de profondeur et n’ éclaire pas suffisamment tes motivations. Il me semble indispensable de mieux mettre en exergue les nombreuses remises en cause des fondements de la citoyenneté dans notre pays depuis notre adhésion à l’ U E et à la monnaie unique. C’est la République dans son essence même qui est en souffrance, jusqu’à la perte d’autonomie politique et notre identité nationale. Aujourd’hui nous nous voyons imposer la tutelle de la troïka pour ce qui concerne les grandes décisions économiques et la politique sociale là où le respect des aspirations populaires majoritaires devraient êtres la règle. Pour moi nous avons réellement besoin d’argumenter en profondeur sur cette question car les aspects matériels ne suffisent pas à justifier le caractère impératif et fondamental de la démarche que nous appelons de nos vœux. Je dirai même que ne pas en développer toutes bonnes raison, empêche la réflexion d’aller au bout de la logique de changement.

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