La loi Carle des langues régionales

brochure_france_eclateLe projet de loi portant nouvelle organisation territoriale de la République (NOTRe) ne se contente pas de régionaliser la France dans le champ institutionnel, il accompagne également le développement des langues régionales et la prise en charge de leur enseignement par la collectivité. Ainsi, le texte adopté en première lecture par l’Assemblée nationale le 10 mars intègre un amendement présenté par le gouvernement qui permet le financement par la commune de résidence d’une scolarité à l’école primaire qui s’effectuerait hors du territoire de la commune afin de bénéficier d’un enseignement de langue régionale. En matière d’enseignement, l’adjonction du particulier au commun dès l’école primaire mériterait donc désormais une prise en charge financière par tous. Un pas de plus est effectué vers le consummérisme éducatif qui bénéficierait ainsi d’un statut dérogatoire à la carte scolaire. La brèche ouverte dans l’édifice républicain risque fort de vite devenir un gouffre.

Jeudi 5 mars, l’Assemblée nationale adoptait un amendement que le gouvernement présentait comme visant à faciliter l’inscription des enfants dans les classes bilingues d’une école publique. C’est Marylise Lebranchu elle-même, ministre de la décentralisation et en charge de la réforme territoriale, qui montait au créneau pour défendre l’amendement 2146 préparé par ses collègues Paul Molac (EELV), Nathalie Appéré (PS) et Jean-Jacques Urvoas (PS), députés respectivement …du Morbihan, d’Ille-et-Vilaine et du Finistère.

Dans les faits, « l’amendement breton » permet la compensation financière par l’ensemble des contribuables de choix scolaires et éducatifs particuliers relevant du choix de certaines familles : « En outre, le maire de la commune de résidence dont les écoles ne dispensent pas un enseignement de langue régionale ne peut s’opposer, y compris lorsque la capacité d’accueil de ces écoles permet de scolariser les enfants concernés, à la scolarisation d’enfants dans une école d’une autre commune proposant un enseignement de langue régionale et disposant de places disponibles. La participation financière à la scolarisation des enfants concernés fait l’objet d’un accord entre la commune d’accueil et la commune de résidence. »

Les familles qui souhaitent ainsi que leur enfant puisse suivre des cours de langue régionale qui ne seraient pas dispensés dans une école de leur commune peuvent donc non seulement inscrire leur progéniture dans une école d’une autre commune (ce qui était déjà le cas) mais voient désormais la collectivité assumer financièrement le choix qui est le leur. C’est reconnaître par-là que le choix de l’enseignement d’une langue régionale bénéficie d’un statut dérogatoire au même titre que les contraintes professionnelles des parents, le regroupement de fratries et les raisons médicales, l’amendement en question complétant en effet l’article L 212.8 du Code de l’éducation qui précise ces conditions.

Cet amendement ouvre la boîte de Pandore. Il introduit ainsi dès l’école primaire, qui jusque-là était considérée comme « l’école commune », la notion d’option d’enseignements telle qu’elle peut exister dans le secondaire. Dès lors, les familles peuvent raisonner en termes de choix éducatifs et s’affranchir du cadre commun matérialisé par la carte scolaire pour inscrire leurs enfants ailleurs que dans leur commune tout en continuant à voir la collectivité assurer la charge financière de choix émis par des particuliers.

Ainsi donc, la question n’est pas tant celle des langues régionales que de la relation qui lie le peuple à son école. La loi Carle qui a mis en place le même type de financement par la commune de résidence mais pour la scolarisation d’enfants dans le privé dans une autre commune avait déjà préparé le terrain. Il faut noter que le PS au pouvoir s’est bien gardé de revenir dessus malgré ses déclarations durant la campagne de 2012. Profitant l’aubaine, ce sont désormais les langues régionales qui élargissent la brèche. Demain, les mêmes pratiques seront (logiquement) demandées par les parents pour une foultitude d’options pour le primaire, et notamment l’enseignement d’une langue étrangère. Et il n’y aura plus d’argument pour leur refuser un caractère dérogatoire…qui deviendra donc la règle et assurera l’explosion de la carte scolaire, celle-là même que la ministre Najat Vallaud-Belkacem prétend réhabiliter.

Le processus de désintégration est symbolique des stratégies d’action des libéraux de tous poils. D’abord ouvrir une brèche pour le privé et/ou le confessionnel, arguer ensuite de particularismes locaux, et enfin généraliser la pratique pour réduire le général à une part du particulier. Ajouter à cela le processus d’externalisation et logiques consumméristes introduites par la réforme des rythmes scolaires qui induit une offre variable de périscolaire en fonction des écoles et c’est l’Ecole de la République qui se trouve modifiée jusque dans ses fondements.

Voilà comment en quelques années de Sarkozy à Hollande, de Luc Chatel à Najat Vallaud-Belkacem, on bascule de l’Ecole pour tous à l’école de chacun-e. Mais les mêmes continueront d’ânonner sur la « cohésion républicaine » qu’ils s’attèlent méthodiquement à déconstruire.

 

6 commentaires sur “La loi Carle des langues régionales

  1. Tristan Cousin dit :

    Il était bien plus pertinent de s’attaquer aux autres prétextes à la remise en cause de la carte scolaire (ce que vous avez sans doute déjà fait et tant mieux, je n’en sais rien) que de reprocher ce régime dérogatoire lié aux langues régionales. Oui, l’amendement est porté par des bretons, et alors ? Est-ce surprenant ? Le point de vue de ces parlementaires pourrait très bien être de se dire, quitte à ce qu’il y ait des brèches dans la carte scolaire, autant que cela serve aussi la diversité linguistique et donc culturelle, dont la république française s’honorerait à reconnaître sa responsabilité destructrice. On pourra être d’accord sur le fait que ces parlementaires feraient mieux d’abord de restreindre les attaques à la carte scolaire, certes. On sait bien que le particularisme peut être un prétexte à la désolidarisation des territoires, à l’opportunisme éducatif, comme les stratégies de placements élitistes sous prétexte d’options d’enseignement. Dans ce cas il est plus pertinent d’affronter les sous-effectifs de l’EN ou sa répartition trop aveuglément égale face à une inégalité de niveaux de chaque classe ou établissement. A ma connaissance, il n’est pas inscrit dans la philosophie du PG de vouloir faire disparaître les langues régionales. Et je ne vois pas trop par quels autres moyens que l’école on peut les maintenir en vie. On a peut être d’autres priorités aujourd’hui que celle de s’attaquer à l’enseignement des langues régionales, qu’il serait réducteur de considérer comme un instrument et mécanisme de contournement de la carte scolaire. Non ? Je ne sais pas, par exemple, attaquer l’austérité, le changement climatique, réduire le temps de travail, garantir une péréquation budgétaire des territoires au delà de la seule question des langues à l’école, contrôler les mouvements de capitaux et les taxer. Désolé d’être cru, mais se focaliser sur cette question linguistique et la présenter ainsi, je trouve ça caricatural et décevant.

  2. Crec'hriou F. dit :

    Je suis en désaccord avec l’idée que les langues dites « régionales » et leur réémergence seraient une « menace » pour l’unité et l’indivisibilité de la République. C’est tout le contraire! Le fait de les utiliser quotidiennement, et dans tous les domaines de la vie participent pleinement de la vitalité républicaine. Le fait de seulement « enseigner » – quelques heures par semaine…- ces langues ne permet en rien de les sauvegarder et de promouvoir leur utilisation dans la vie de tous les jours. Or, une République digne de ce nom doit assurer l’égalité de tous les citoyens devant la loi, peu importe leur langue et leur origine. Donc il faut soutenir TOUTES les langues de France, plutôt qu’une seule. Bretonnant moi même (il n’existe pas 5 langues bretonnes!), je trouve déplorable que la deuxième langue de France, l’arabe, soit si peu enseignée, y compris par immersion. Je suis pour le bilinguisme à l’école, par exemple, en Basse-Bretagne, on peut aujourd’hui apprendre le breton dans toutes les écoles. De nombreuses écoles publiques utilisent le bilinguisme dans l’enseignement, c’est à dire, non pas l’enseignement DU breton, mais EN breton dans de nombreuses matières. C’est une très bonne chose pour la vitalité culturelle du pays, il est tout à fait normal que les langues dites « régionales » irriguent leurs territoires d’origine. Pour les langues « sans territoire », il faut les enseigner partout! D’ailleurs, l’essentiel du Front de Gauche, sauf le PG, est POUR la charte européenne des langues minoritaires. Un vrai débat s’impose, au sein du Front de Gauche, comme au sein de toute la société. Oui au plurilinguisme! Oui au pluralisme culturel!

    • init6a dit :

      Quand, de passage dans un village du Haut-Rhin, je m’arrête pour acheter un pain, demandé en français parce que c’est MA LANGUE et que je suis EN FRANCE, et qu’on me regarde de travers en faisant semblant de ne pas comprendre, je me dis que c’est pire que si j’étais de l’autre côté, où au moins les boulangères allemandes ont minimum le sens du commerce pour les touristes … Alors que là, chez eux, je fais un effort pour demander le pain en allemand … normal, je suis chez eux.

      Il y a quand même un problème, excusez-moi.
      C’est amusant d’écouter des chansons en breton ou en gaelique, parce que c’est beaucoup plus exotique que les opéras de Mozart, mais c’est du loisir. Si j’étais obligée de discuter un contrat de travail en breton, ce serait une autre affaire.
      Alors, l’irrigation, parlons-en en termes de droits des travailleurs.

      • Daniel MURINGER dit :

        Moi qui suis haut-rhinois, j’achète mon pain en alsacien, parce que c’est ma langue et que je suis en Alsace. Et quand j’en achète de « l’autre côté » (?), j’achète aussi en alsacien, parce qu’on parle la même langue (l’alémanique).
        Le Français en Alsace est historiquement la langue de l’aristocratie, puis de la bourgeoisie.

      • Je suis un peu surprise de ce récit apocalyptique. Dans cette France à laquelle on a IMPOSÉ non pas une langue commune, ce que personne ne récuse, mais une langue unique, les récits de personnes discriminées – ou regardées de travers – pour avoir parlé français sont rares.
        Alors que l’histoire abonde de témoignages sur les méthodes employées pour apprendre le français aux non francophones (qu’ils soient locuteurs d’une langue régionale ou d’une langue de l’immigration)… Les présupposés sont les mêmes : l’apprentissage et la pratique du français sont incompatibles avec la pratique publique d’une langue étrangère ou d’une langue régionales. Un pays, une langue… Et qui est, qui a été, dans l’histoire du XIXe et du XXe siècle, discriminé pour sa langue d’origine ? les humbles, qui parlaient des langues que l’ignorance et le mépris français qualifiait de « patois », « baragouin » (terme breton… qui le sait ?), « charabia » (terme arabe). Avec des méthodes épouvantables que les historiens commencent à décrypter. On avait une France multilingue (français, breton, occitan, catalan, basque, flamand, franco-provençal, dialectes d’oïl) et on a nivelé tout ça… allez, les bouseux, quittez vos sabots et abandonnez vos « « patois » pour apprendre « La » langue des Lumières, celle de « la » civilisation, de Dunkerque à Tamanrasset…
        Oui, la morgue française est celle de la bourgeoisie !
        Oui, la hiérarchie entre les langues est un fait idéologique !
        Oui la préconisation du monolinguisme encourage le handicap dans les apprentissages : on apprend mieux les autres langues quand, dans la petite enfance, on est bilingue, à condition, bien sûr, que l’on ne stigmatise pas une des deux langues, le français ou la langue de la maison.
        Et je ne vois pas en quoi le fait qu’on ait encouragé le bilinguisme français / langue régionale aurait été discriminatoire ou gênant pour les classes populaires…

        Elles aurait d’autant mieux appris le français qu’on aurait respecté leur langue, en procédant par comparaison, en étant attentif au savoir populaire détenu par les familles et porté par cette langue, tout aussi digne de respect que toute autre langue.

        Petite remarque : personne ne parle de discuter un contrat de travail en breton et personne ne préconise le monolinguisme breton ou occitan. Les locuteurs de breton ou d’occitan sont depuis longtemps bilingues !!!
        Est-ce que l’on s’interroge sur les droits des travailleurs immigrés qui doivent discuter un contrat de travail en français sans que leur soit donnée l’aide nécessaire ? ça, c’est une question à mon avis bien plus fondamentale…

        En revanche que la connaissance du breton ou de l’occitan soit préconisée dans certains emplois n’est pas plus choquant que ne l’est la connaissance de l’informatique pour d’autres emplois…

  3. Un partageux dit :

    François,

    Je suis opposé à la carte scolaire qui est la volonté de créer ou maintenir des ghettos fondés sur la géographie économique. Obliger les enfants de X ou Y, communes périphériques avec un revenu médian par foyer fiscal de 3 200 euros mensuels, à rester scolarisés dans leur commune, ne rendrait pas service à ma ville-centre où le revenu médian est de 1 800 euros. Il y a des centaines de gamins scolarisés dans ma ville centre — tout simplement parce que les parents y travaillent — qui viennent de ces riches communes périphériques et c’est très bien ainsi.

    Lors des municipales mon FdG proposait de ne plus appliquer la loi Carles. J’ai eu un peu honte car cette proposition a fait rigoler les gens informés : ma ville n’a en effet jamais appliqué la loi Carles qui lui ferait rentrer pourtant beaucoup d’argent à raison de 2 000 euros par gamin.

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