L’insurrection citoyenne : de l’austérité au balai

JunckerIl y a le palpable et le diffus. Et celui qui appelle à la réaction n’est pas forcément celui qu’on croit. Le palpable, c’est la violence sociale du quotidien, c’est la corde de l’austérité passée au cou du peuple. Le diffus, c’est l’ambiance ouatée qui s’alourdit chaque jour de nouvelles affaires et magouilles qui mettent aux prises les tenants de tous bords de l’oligarchie : élu-e-s, conseillers du Prince, banquiers, grands patrons, nantis. L’austérité étrangle, la corruption et les affaires révulsent. Fous ceux qui s’attaqueraient à l’un sans prendre conscience du lien systémique qui l’unit à l’autre.

Avec l’austérité déclinée par la politique du gouvernement Valls et celle de ses prédécesseurs, le jour du dépassement vital, ce jour où le porte-monnaie de nombre de nos concitoyens ne peut plus subvenir à leurs besoins de première nécessité, ce jour-là revient plus tôt dans le mois. De caddies faméliques en factures impayables, l’austérité draine son cortège de ravages. Pire, elle assure des lendemains qui déchantent et tiendra ses promesses de réduction des dépenses publiques, d’étouffement des collectivités locales, de racornissement des prestations, de recul des droits sociaux. L’austérité a un substantif qui permet de la nommer.

Pourtant, l’austérité ne représente pas pour le grand nombre ce point de cristallisation qui matérialise le passage de l’inertie à l’élément dynamique. Le 15 novembre, les marches contre l’austérité ont rassemblé 100.000 personnes dans toute la France. C’est beaucoup. Ajoutez à cela que le nombre d’organisations appelant à celles-ci n’a jamais été aussi important. Et pourtant. Et pourtant, ce rendez-vous n’est jamais resté que celui des militants, le rendez-vous de ceux qui savent qu’il faut nommer l’adversaire pour le combattre et qui ont cru que celui-ci cessait d’être abstrait parce qu’il avait des conséquences concrètes. C’est une erreur.

Il est au contraire une toile de fond qu’embrasse nécessairement le regard dès lors qu’il se pose sur la scène publique : celles des fraudes, des magouilles, de la corruption, des petits arrangements entre amis, celle de la connivence oligarchique. Cahuzac, Thévenoud, Morelle, Varin, Jouyet, BNP-Paribas, Dassault, Labrune, Carrez, Brochand, Arif… L’air est saturé de ces affaires. En dix jours, nous sommes passés des mensonges du secrétaire général de l’Elysée Jean-Pierre Jouyet à la démission du secrétaire d’Etat Kader Arif. Entre-temps, on a eu droit aux nouvelles révélations sur F.Hollande-T.Thevenoudl’affaire Cahuzac, l’ex-ministre ayant avoué qu’il savait pour un compte en banque de sa femme sur l’Île de Man, compte crédité de 2,5 millions d’euros. On a eu droit aux 47 millions d’euros que le sénateur Serge Dassault aurait sorti en liquide de ses comptes en Suisse pour acheter des voix à Corbeil-Essonne. On a eu droit à Philippe Varin, l’ancien PDG de PSA à la retraite chapeau pharaonique, recasé moins d’un an par le gouvernement après à la tête d’Areva. Le sport de haut-niveau n’a pas échappé à la douche : des matchs truqués en ligue 2 de football aux trois derniers présidents de l’OM placés en garde à vue. Avant cela, Ludovic Freygefond, premier fédéral PS de Gironde et ex-maire du Taillan-Médoc, a été condamné le 14 novembre pour corruption. Le même jour, trois parlementaires UMP étaient mis en cause par la haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) pour détention de comptes non déclarés à l’étranger. Puis ce fut au tour de Baudouin Prot, président de BNP-Paribas, Michel Pébereau, son prédécesseur, et Philippe Bordenave, directeur général délégué de la banque, d’être visés par une enquête préliminaire pour délit d’initiés. Dans la foulée, le parquet général s’est prononcé pour une révision de l’arbitrage fraternel qui a eu lieu en 2008 dans l’affaire Adidas/Crédit Lyonnais et qui a permis à Bernard Tapie de récolter 403 millions d’euros sous la présidence Sarkozy et sous les ordres de l’actuelle présidente du FMI Christine Lagarde. Et pendant ce temps-là, Thomas Thévenoud est toujours député.

J’entends déjà les cris d’orfraie de ceux qui voient dans cette énumération un glissement vers le « Tous pourris » le disqualifiant par avance sous le terme de populiste. C’est au contraire la prise en considération, en matérialiste, de données objectives qui structurent l’actuel espace public et qui relèvent dès lors du « bon sens », à défaut d’être encore transformé en « sens commun » gramscien par théorisation.

Cet « air du temps » ne saurait être la résultante de simples comportements individuels, d’errances ou de déviances personnelles telles que la Caste voudrait les présenter pour mieux se protéger collectivement en livrant en pâture quelques-uns des siens. Bien sûr, les Arif, Jouyet, Cahuzac, Carrez, Brochand et autres Thévenoud…, ceux-là ne peuvent être exonérés de leur responsabilité d’avoir oublié ou trop peu connu la vertu qui n’est rien d’autre que l’amour de la patrie et de ses lois.

La folie qui les gagne répond d’abord aux besoins du système qui la réclame. Copé et Sarkozy sont rattrapés par l’affaire Bygmalion parce que la 5ème République n’est rien d’autre qu’une monarchie présidentielle qui appelle la construction d’un Prince médiatique. Cahuzac, Thévenoud et les autres ne font eux rien d’autres que prendre le train de vie de l’oligarchie qui les a ingérés. Ils sont de la Caste et doivent donner des gages, désormais produits et rouages du système.

Mais le système en tant que tel ne tient son équilibre que par le mouvement que lui confère la politique qui l’alimente : l’austérité. Il suffit pour s’en convaincre d’aller voir ce qu’il advient chez nos voisins. Plus les peuples sont frappés par l’austérité, plus les scandales liés à la Caste sont nombreux. Voir l’Espagne et ses 50.000 personnes jetées à la porte de leur maison en 2014, son chômage à 25 % et dans le même temps la couronne engoncée dans ses affaires immobilières véreuses ou encore les dirigeants des deux grands partis, PP et PSOE, fricoter au Kenya avec les financiers qui leurs fournissent les cartes bleues. Voir la Grèce dont on apprend que le niveau du chômage ne reviendra pas, au mieux, à son niveau de 2008 avant…2038, et où dans le même temps est révélé en octobre 2014 par Der Spiegel une fraude de 600 millions d’euros des entreprises automobiles allemandes avec la complicité de l’oligarchie locale. Voir jusqu’à la Roumanie, mise au pli de l’orthodoxie budgétaire depuis 2009 et qui a balayé aux élections de novembre le candidat social-démocrate au profit de son opposant de droite qui a fait campagne sur une ligne anti-corruption. Voir le Portugal où le ministre de l’intérieur, Miguel Macedo, a démissionné dimanche 16 novembre, trois jours après l’éclatement d’un scandale de corruption lié à l’attribution de « visas  dorés », ce dispositif approuvé par les institutions européennes, auquel ont également recours l’Espagne, Chypre ou les Pays-Bas, et qui permet de dérouler le tapis rouge aux investisseurs étrangers qui prennent ainsi pied dans l’espace Schengen. Ce Portugal dont l’ancien Premier Ministre socialiste Jorge Socrates, celui qui a ouvert la porte au FMI, a été mis en examen le 25 novembre pour fraude fiscale qualifiée, corruption et blanchiment d’argent. Il y a trois mois, c’était Ricardo Salgado, le PDG de la banque Espirito Santo, qui était mis en examen pour « fraude, abus de confiance, falsification et blanchiment de capitaux »…Le lien indissociable entre la fraude et les politiques d’austérité trouve son paroxysme dans le scandale du Luxleaks, au carrefour de la finance, de la politique et de l’institutionnel européen. Jean-Claude Juncker, nouveau président de la Commission européenne, a pendant des années en tant que premier ministre luxembourgeois organisé « l’optimisation fiscale » à travers les organes financiers de son pays. Celui qui serre chaque mois un peu plus la ceinture des peuples organisait donc jusqu’à sa prise de fonction le festin de la finance. Par les niches fiscales luxembourgeoises, la fraude européenne s’officialise. A travers Jean-Claude Juncker, elle s’institutionnalise.

Partout se referme cette boucle des magouilles et de l’austérité. Chez nous, Gilles Carrez, député du Val-de-Marne et président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, est épinglé pour une interprétation frauduleuse de dispositifs d’exonération fiscale qu’il a lui-même mis en place. Kader Arif tombe sur la passation de marchés publics. Le ministère de l’Education nationale organise les conflits d’intérêts pour proposer de juteux contrats sur l’équipement des élèves en tablettes numériques avec la bienveillance présidentielle.

L’austérité est palpable et les affaires relèvent du diffus. Sous des formes différentes mais qui ne sauraient s’opposer, elles posent ensemble sur l’autel populaire la question démocratique. La capacité d’insurrection citoyenne sans laquelle toute mise en mouvement du peuple ne relève que de vœux pieux ne surgira donc pas d’une simple dénonciation stérile d’une austérité cryogénisée mais de la mise en perspective de celle–ci avec le grand coup de balai nécessaire. N’oublions jamais que la révolution est toujours d’abord le renversement de l’ordre établi. Notre feuille de route est claire et rejoint celle définie par Maximilien Robespierre en 1793 : « Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, […], la grandeur de l’Homme à la petitesse des grands ». Et dès lors l’austérité sera aussi sous les poils du balai.

Un commentaire sur “L’insurrection citoyenne : de l’austérité au balai

  1. Samuel Séguineau dit :

    Bonsoir, Juste pour infos, sur la révolution au Burkina, et le Balai Citoyen :

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