De la journée des bricoles au jour de colère : histoire de la contre-révolution

Parlement deBretagneJour de colère ? Ils étaient quelques milliers à défiler ce 26 janvier à Paris à l’appel de ce que la droite peut produire de plus réactionnaire. Ils étaient quelques milliers de valets qui servaient là, plus ou moins volontairement, la cause de leurs maîtres. Coïncidence encore une fois des dates, ce mouvement se révèle en tous points similaire à celui qui, le 26 janvier 1789,  vit selon Chateaubriand[i] verser le premier sang de la Révolution à l’occasion de la Journée des bricoles. Dans ce prolongement, des bonnets rouges au Jour de colère, les tenants de l’ordre établi connaissent manifestement parfaitement leur bréviaire contre-révolutionnaire.

Bref retour en arrière donc sur les journées des Bricoles des 26 et 27 janvier 1789. C’est dans le fourmillement de la convocation des Etats généraux qui s’ouvriront le 5 mai 1789 à Versailles que s’éveille le ferment révolutionnaire de la Nation. En Bretagne, le point d’achoppement est très vite atteint. Dès l’ouverture de la session des Etats de Bretagne le 29 décembre 1788, 54 députés du Tiers engagent la résistance en refusant de délibérer avant d’avoir obtenu le doublement de leur députation, le vote par tête et non par ordre, et une réforme fiscale. Fin de non-recevoir de la part de la noblesse qui, suivant sa branche la plus dure, le Bastion, conduit à la décision de suspendre les séances jusqu’au 3 février 1789.

Devant cette situation de blocage, la noblesse arc-boutée sur la défense de ses privilèges décide de diviser le peuple et oppose le « Haut Tiers » au « petit peuple », mettant en avant les « inégalités de la capitation et la manipulation des tarifs d’octroi, au bénéfice de l’oligarchie municipale »[ii]. Le Tiers, et notamment le parti des Patriotes, déjoue la manœuvre contre-révolutionnaire en prenant le peuple à témoin et assure son unité face à l’adversaire. Dès lors, ce dernier se résout à dénigrer et à isoler les « Patriotes », minorant la force qu’ils représentent et la cohérence qu’ils incarnent.

Les 26 et 27 janvier 1789 sont les moments de l’affrontement, inévitable.  Jouant la provocation, la noblesse organise le 26 janvier un rassemblement auquel elle convie ses propres employés, laquais et autres porteurs de chaises. De là le nom qui sera ensuite attribué à ces journées des bricoles, lanières de cuir passées autour des épaules pour porter des fardeaux. Se prétendant les défenseurs du peuple, les nobles excitent les peurs du changement, se placent en défenseurs de l’ordre et se proposent d’aller au Parlement porter les revendications faussement favorables à leurs valets. Des heurts éclatent lors de la dispersion entre les manifestants et des étudiants patriotes. C’est le lendemain que l’affrontement fait rage, quand un ouvrier teinturier est agressé par des valets. Aussitôt, les Patriotes réclament justice mais tombent sur des nobles qui depuis la veille se sont armés. Les renforts affluent des deux côtés, le réseau breton des étudiants et des patriotes s’étant lui aussi organisé. Le retour au calme s’effectue le lendemain par le déploiement de 400 grenadiers et chasseurs.

Cet épisode méconnu qui s’inscrit dans la mise en œuvre de la dynamique pré-révolutionnaire est éclairant en ce qu’il fournit les clés pour comprendre les méthodes d’action de la contre-révolution. Il n’est ainsi nul besoin de rentrer dans les détails pour que saute aux yeux la comparaison avec le mouvement des bonnets rouges qui a lui aussi pris corps en Bretagne à l’automne 2013. Les motifs étaient similaires, les modes d’action identiques, des usines occupées main dans la main par patrons et ouvriers, à la manifestation de Quimper où le Printemps français et la Manifestation pour tous regroupaient sous leur bannière quelques syndicats et partis progressistes qui s’étaient perdus dans la manœuvre aux côtés de la frange catholique intégriste et du patronat.

Qu’ils s’en défendent ou non, le casting était peu ou prou le même le 26 janvier à Paris à l’occasion du « Jour de colère ». Slogans racistes, homophobes, antisémites et discriminatoires en tous genres structuraient la pensée du rejet du pouvoir en place. Aux yeux de tous, la constellation de l’extrême-droite, monarchistes et ultra-catholiques compris, faisait cracher son venin dans la rue. Mais surtout, elle cherchait à s’approprier un patrimoine républicain où le vernis de l’identité aurait effacé la pierre gravée de l’universalisme. Les drapeaux français flottaient ainsi au vent, la Marseillaise était entonnée, le « peuple » était pris à témoin, tout cela dans un ordre quasi militaire où les troupes avançaient déjà au pas cadencé.

Derrière le rideau, la droite regardait avec une bienveillance mal dissimulée, comme en attestent les propos de Luc Chatel, ancien ministre UMP, qui affirmait sur Radio J à propos de cette manifestation : « Je ne la soutiens pas mais je la comprends ». Et pendant ce temps, dans un timing incomparable, Jean-Marc Ayrault ouvrait le 27 janvier les discussions sur le Pacte de responsabilité, forçant le hiatus entre les exigences du Medef auxquelles il se soumettait et les demandes syndicales auxquelles il reste sourd. Voilà comment l’inversion des polarités crée la désespérance et offre une capacité propulsive à la réaction qui sous couvert de changement peut tranquillement prôner plus de libertés pour ses affidés. En 1789, le fédérateur de la droite avait été le libéralisme économique et l’orthodoxie financière. C’est au son du même tocsin que la droite se fédère aujourd’hui autour de son courant réactionnaire qui est né lors de la révolution française pour s’opposer à l’égalité des êtres humains et défendre l’ordre naturel.

En 1789, l’épisode conclu par les journées des bricoles avaient renforcé le potentiel révolutionnaire breton qui avait ensuite pu se diffuser à Versailles et à Paris, jusqu’à former un club des bretons (futur club des jacobins) autour notamment d’Isaac Le Chapelier, l’un des protagonistes de ces journées.  Mais tapies dans l’ombre, les forces réactionnaires ne manquèrent pas de faire œuvre de déstabilisation en 1793 avant de revenir à la lumière après Thermidor. Qu’en sera-t-il aujourd’hui ? Nul ne peut feindre de ne pas voir que ce sont les mêmes moteurs qui vrombissent. Comme il y a 225 ans, face à un marigot dépassé par l’Histoire et qui fait du pouvoir le lieu de sa propre reconduction, les forces révolutionnaires et contre-révolutionnaires sont en lutte. Les progressistes et les humanistes pour défendre l’intérêt de leur classe portent l’intérêt général et celui du peuple. Les réactionnaires pour la perpétuation, l’approfondissement de leurs privilèges et la domination des exploités. La bataille des consciences est engagée. Celle de la rue l’est aussi. C’est l’honneur de notre camp de ne pas céder. C’est celui de la patrie républicaine de s’y ressourcer pour faire ré-émerger l’intérêt général.


[i] Mémoires d’outre-tombe

[ii] Tous les éléments sont à retrouver dans le brillant article de R. Dupuis, Contre-Révolution et radicalisulion : les conséquences de la journée des Bricoles à Rennes, 26 et 27 janvier 1789.. In: Annales de Bretagne. Tome 79, numéro 2, 1972. pp. 425-454. doi : 10.3406/abpo.1972.2641
url : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/abpo_0003-391x_1972_num_79_2_2641

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