Levée en masse : peuple en armes, peuple souverain

Levée en masseCe mardi 3 décembre, l’Assemblée nationale se prononce en première lecture sur la loi de programmation militaire. Derrière la logique comptable dictée par le cadre austéritaire auquel se plie de bonne grâce le gouvernement, c’est du positionnement géostratégique  de la France dont il est question. C’est aussi la nature même de notre armée qui est posée dès lors qu’elle est soumise aux décisions de l’oligarchie. Qu’il semble loin et pourtant toujours aussi actuel le projet d’armée nouvelle que présentait Jean Jaurès il y a 100 ans. C’est aux sources du socialisme révolutionnaire que Jaurès avait alors été cherché les ferments de l’émancipation du peuple par le peuple et pour le peuple. C’est cette source que nous mettons aujourd’hui en perspective dans cette nouvelle Chronique de la République montagnarde avec la levée en masse de 1793 et ses tristes échos en l’An II du hollandisme.  

Levée en masse : peuple en armes, peuple souverain ?

Le 23 août 1793, est décrétée par la Convention la levée en masse. Plus que jamais, la République est en danger, menacée par la conjonction des ennemis du dehors (la coalition des souverains européens) et les ennemis du dedans (les révoltes vendéenne et fédéraliste). Sans oublier les émigrés français qui symbolisent, aux frontières, l’unification de ces deux menaces, internes et externes. Pour parer à la menace d’anéantissement, une chanson même appelée à passer à la postérité, la Marseillaise, ne suffira pas. Une mobilisation d’ampleur s’avère nécessaire. Ce décret de levée en masse est le second. Il devait concerner environ deux millions de soldats, avec la réquisition de tous les hommes de 18 à 25 ans non mariés ou veufs sans enfants. La mobilisation ne s’arrêtait pas à cette catégorie. Les hommes mariés devaient « forger des armes », les femmes fabriquer des tentes et donner des soins dans les hôpitaux, les vieillards enseigner la haine des tyrans. L’idée centrale était celle d’un soulèvement de la nation pour refouler les envahisseurs étrangers.

Un premier décret de levée en masse avait été voté le 23 février 1793. Soit  un mois après l’exécution du roi Louis XVI, qui avait scandalisé les cours européennes. La première coalition se constituait pour éradiquer ce qui était considéré comme un insupportable prurit révolutionnaire et faisait trembler les trônes européens. Il allait être également un des éléments déclencheurs (parmi d’autres) de la révolte de la Vendée. Il concernait 300 000 volontaires.

Ce chapitre va-t-il se transformer en ode belliciste et militariste ? Non point… C’est plutôt une invitation à méditer sur la notion de nécessité, sur l’évolution de la structure sociale de l’armée et sur le concept de mobilisation citoyenne. Au final, c’est le cadre même d’intervention d’une telle arme qui doit être interrogé à l’heure où le Président Hollande fait basculer la France du côté de l’unilatéralisme interventionniste au détriment du droit international.

Il faut se souvenir que l’une des premières réformes de la Constituante consiste à retirer la force armée au roi pour la placer sous l’autorité du peuple souverain. Si deux ans avant Valmy, le 20 septembre 1790, les officiers sont désormais recrutés par concours ou selon l’ancienneté de service, dans les faits la structure de la société freine l’accès d’hommes de toutes conditions à ces postes. Les privilégiés d’hier gardent encore en 1791 la main sur l’armée qui peut être un outil de répression politique.

C’est pourquoi aux côtés de l’armée de ligne, chargée de faire face aux ennemis extérieurs, coexiste la Garde nationale, pour le service du dedans. Pour faciliter le brassage, la porte est ouverte pour que des Volontaires de la Garde nationale rejoignent et irriguent l’armée de ligne d’une condition populaire nouvelle. Dans le même temps, l’armée de ligne étant victime de l’exil de nombre de ses officiers qui ont rejoint le contingent des émigrés, la Révolution en profite pour exiger fin 1791 des futurs officiers un certificat de civisme. Le peuple prend quant à lui progressivement possession de son armée dès lors que les durées d’engagement sont réduites à trois ans (contre huit auparavant). C’est cette double évolution, tant du côté de l’armée de ligne que du côté des Volontaires, qui permettra que suite à la levée en masse, ces derniers rejoignent en nombre les troupes postées aux frontières pour constituer fin 1793 une troupe de plus de 800.000 hommes et 15 armées placées sous les ordres de généraux rendant des comptes au Comité de Salut public. L’armée nouvelle était née.

L’organisation de l’armée et sa capacité de déploiement sont tant en 1793 qu’en 2013 des enjeux décisifs. Qui ne se souvient pas que c’est en étirant le ravitaillement de l’armée prussienne que Dumouriez a pu isoler l’ennemi à Valmy avant une bataille où le pilonnage d’artillerie faisait basculer la guerre dans l’ère moderne. Pourtant, François Hollande a préféré faire des économies sur le dos de l’armée et réduire d’autant son indépendance, l’assujettissant aux décisions de puissances extérieures. En recevant le 29 avril 2013 le Livre blanc de la défense qu’il avait commandé, François Hollande a accepté d’inscrire la France dans le projet atlantiste de bouclier anti-missile en Europe. Le livre blanc prévoyait des dizaines de milliers de suppressions d’emplois qui n’ont pas tardé à se concrétiser, des régiments entiers ayant été supprimés dès l’automne 2013 et un plan social de 34.500 suppressions de postes ayant été annoncé d’ici à 2019 ! En parallèle, s’étire la liste des problèmes : logiciel défectueux des paies, gestion incompréhensible des bases de défense, carrières bouchées, moyens d’entraînement de plus en plus chiches… Là où l’An II de la République résolvait un à un ces problèmes concrets, l’An II du hollandisme les fait tous ressurgir. Et ce n’est pas la vente d’actions de l’Etat dans les industries de Défense qui va permettre de garantir la souveraineté et l’indépendance de notre pays. Sur l’air des lampions, François Hollande nous sert du : « on ne peut rien faire sans les autres », air trop connu du renoncement et la mise sous tutelle de l’OTAN et donc des nord-américains.

L’armée garantit à notre pays sa souveraineté. Mais l’armée nouvelle de 2013 doit s’inscrire dans une vision internationaliste. Les opérations extérieures ou aux frontières ne peuvent être des contre-feux pour occulter des situations intérieures. La tentation de Hollande de jouer les va-t-en guerre alors que le chômage et l’austérité font des ravages dans le pays ne vaut pas mieux que le calcul girondin de 1792. La révolution cohabite alors tant bien que mal, et à ce moment précis plutôt très mal, avec la monarchie même devenue en théorie constitutionnelle. Se pose donc la question de la guerre aux rois européens saisis d’effroi par les transformations radicales prêtes à se diffuser à leurs dépends sur tout le continent. Les va-t-en guerre étaient alors les futurs Girondins avec Brissot comme figure de proue ou des révolutionnaires restés monarchistes (si tant est que ces deux termes ne constituent pas un oxymore…) inquiets d’une plausible proclamation d’un régime républicain à brève échéance. Sans compter les adversaires cachés ou déclarés de la Révolution pariant sur une défaite militaire de leur patrie pour procéder à la restauration d’une monarchie absolue de droit divin pas même atténuée.

Une partie de ces va-t-en guerre justifiaient leur position par le projet d’apporter la liberté aux peuples soumis à des monarques peu touchés par les idées de la révolution française. Confusion sinistre entre l’universalisme et l’impérialisme dénoncée par Robespierre dans son discours sur la guerre le 2 janvier 1792 : « La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armées ». La suite lui donnerait bien évidemment raison puisqu’en une année, la guerre, de préventive, offensive et prosélyte, était clairement devenue défensive et de survie.

L’expérience aurait dû inspirer François Hollande au moment d’aller projeter l’armée française en janvier 2013 au Mali. Quels sont donc ces intérêts si sonnants et trébuchants qui ont conduit la diplomatie de notre pays à s’affranchir du cadre du droit international pour aller mener seuls une opération militaire ? Là où il était question de barrer la route de Tombouctou à une colonne de blindés, le chef de l’Etat a installé durablement l’armée française en territoire étranger. La fragilité de la structure étatique malienne ne saurait longtemps masquer les velléités réelles qui ont présidé à ce déploiement. D’autant que François Hollande franchissait quelques mois après une nouvelle étape avec l’épisode syrien, se rendant coupable d’une triple faute.

Il congédiait tout d’abord le peuple et affichait son mépris de la souveraineté de ce dernier en refusant de consulter par le vote la représentation parlementaire. Il affirmait ensuite sa volonté de se passer de l’accord de l’ONU. Il s’agit là d’une régression historique d’ampleur. Les deux guerres mondiales avaient imposé l’idée que la sauvegarde de la paix devait passer désormais par un système de sécurité collective, pour mieux en finir avec les alliances militaires bilatérales de la diplomatie plus ou moins secrète qui avait conduit par deux fois l’Europe et le monde à la catastrophe (Triple Alliance contre Triple Entente en 1914, Pacte d’acier contre indécision des démocraties incarnée par les choix et le non-choix de la guerre civile d’Espagne). Ce faisant, il légitimait en droit les interventions unilatérales, dépassant même en cela ce qui constitue sa troisième rupture, celle d’avec la tradition diplomatique française (exception faite de la parenthèse du quinquennat sarkozyste), en suivant benoitement les visées impérialistes des nord-américains. Avec Hollande, à trop jouer les supplétifs de service, la France devient encore plus atlantiste que l’empire américain !

Au-delà de l’aventurisme guerrier, le retour à l’examen de ces décrets de levée en masse pose en creux la question de la réception de la révolution française. Ses visées universaliste et internationale n’ont pas eu besoin des armes pour s’exporter et constituer des points d’appui propulsifs pour les amis de la liberté et de l’égalité conjuguées. C’est en s’inscrivant dans ce prolongement que la France a vocation à servir de pôle de résistance aux politiques austéritaires et bellicistes qui participent d’un même dessein. La parole de la France a du poids, dès lors qu’elle reste fidèle à son héritage révolutionnaire. Ce fut le cas en 2005 lors du référendum sur le TCE quand son peuple a refusé les anathèmes qui lui étaient adressés en cas de vote noniste. Ou en 2003 lors des débats sur la guerre en Irak, sous un gouvernement de droite. Ce pourrait être encore le cas  à l’avenir pour rompre avec l’Europe austéritaire et engager avec les peuples qui le souhaitent des politiques de désobéissance coordonnées en Europe et autour de la Méditerranée.  

La levée en masse a terminé de changer la nature de l’armée. Non dépourvue d’arrière- pensées du côté du ministère de la guerre tenu par les hébertistes, elle n’en fut pas moins une mesure révolutionnaire qui s’est traduite par un nouveau franchissement de seuil en termes d’implication populaire. Ce n’est donc pas une surprise si ce fut Jacques Chirac qui décida en 1996 d’en finir avec le service national, décision exécutée quelques mois après par son nouveau Premier ministre Lionel Jospin. La transformation en armée de métier utilisait la bande du service militaire pour éviter de poser sur le fond la question du socle même sur lequel devait reposer notre armée. Autant d’interrogations que n’ont pas fuies les Montagnards de l’An II de la République quand les hommes du Marais de l’An II du hollandisme entérinent l’air de ne pas y toucher et sous couvert d’économies budgétaires la remise de notre armée dans les mains du monarque élyséen et sous la coupe de l’OTAN. Il y a d’un côté ceux qui aujourd’hui capitulent et de l’autre ceux qui, comme nous l’explicitait Jaurès à propos de la levée en masse, considèrent que « cette Révolution grandiose et bienfaisante, il faut la défendre, il faut la sauver. Et puisque le monde est conjuré contre elle, il faut qu’elle devienne un monde par le soulèvement de toutes ses forces ». Où l’universalisme rejoint l’internationalisme. 

Le décret de levée en masse a contribué à construire l’idée d’un peuple en armes animé par la volonté farouche de défendre la Révolution française. Il a de ce fait constitué une étape décisive vers le plein exercice de la souveraineté populaire. Celle-ci est une construction politique nécessitant patience et vigilance renouvelées. Pour une fois, les bases de l’édifice conçu ne furent pas remises en cause par la réaction thermidorienne. La loi Jourdan de 1798 établit la conscription pour tous les Français de vingt à vingt-cinq ans, même si le dispositif est modéré par le tirage au sort. La France se dotait donc d’une armée nationale alors que la plupart des autres pays d’Europe en restaient à des armées de métier. Autrement dit à des armées de mercenaires. Ou le refuge des forces sociales les plus conservatrices pouvant à l’occasion se transformer en putschistes potentiels ? La France ne resta cependant pas totalement à l’abri de ces risques : les XIX° et XX° siècles furent ponctués de quelques rappels à l’ordre pour contenir les velléités d’interventionnisme qui s’exprimèrent à quelques moments de notre histoire.

Si à plus de deux siècles d’intervalle les contextes ont changé, un parallèle peut être cependant établi sans tomber dans l’analogie relevant de l’anachronisme. Il fallait défendre une révolution, il s’agit d’œuvrer au surgissement d’une révolution citoyenne. Le dénominateur commun en reste le peuple souverain et l’indépendance de la nation en tous domaines.

François COCQ, Francis DASPE

13 / 11 / 2013

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