Affranchis et asservis

CarvounasMea culpa. Nichée au cœur de la propagande des pages Rebonds de Libé, j’avais raté le 21 août le saint des saints de l’affranchissement libéral des solfériniens : une tribune intitulée « La gauche affranchie » et co-signée par Luc Carvounas, l’ombre damnée de Manuel Valls, et deux de ses acolytes pour l’occasion, Zaki Laidi et le maire d’Evry Francis Chouat.

Si je ne craignais que mes lecteurs me taxent de paresse intellectuelle, je me contenterais de leur livrer la tribune en l’état tant l’aveu du retournement solférinien suinte à chaque ligne. J’invite cependant chacun-e à s’y plonger avec le nez bouché ici. Quant à ceux qui ânonnent qu’on leur prête des velléités qu’ils n’osent s’avouer à eux-mêmes, ils vont devoir se rendre à l’évidence et à la crudité des propos. Prenons cependant sur nous pour nous arrêter sur un florilège des méfaits commis dans ce texte.

Cette tribune choisit deux angles assumés : une redéfinition du « républicanisme » et une revendication du « réformisme ». Les auteurs ne cachent pas leur objectif premier : « Quel est l’enjeu ? Il est de protéger la société ». La triplette infernale fait donc de la sécurité le cœur du « récit » qu’elle propose pour « la déclinaison d’une identité assumée ». Et pour ce faire, Carvounas, Laidi et Chouat  proposent que leur « gauche affranchie […] décide de porter haut et fort les valeurs d’autorité, de respect et d’ordre ». Autorité, respect, ordre. Comment ne pas faire le parallèle avec le discours fondateur du sarkozysme tenu par le futur président à Perpignan en février 2007 qui prônait un recours aux valeurs à travers le triptyque…autorité, ordre, respect !

Non contents de mettre ses pas dans ceux de Sarkozy, le trio partage le chemin avec l’ancien président battu le 6 mai dernier pour proposer un cadre adapté à leur projet. L’ordre érigé en valeur morale a besoin pour s’appliquer d’un carcan qui corsète et contraigne le peuple. C’est tout le sens de la redéfinition de la république à laquelle s’essaient les triplés. Encore que redéfinition soit un bien grand mot. Pour eux, la République se cantonne à un cadre institutionnel : « Mais au fond, qu’est-ce que notre République en 2013 ? C’est, d’abord et avant tout, le respect des institutions et de ceux chargés de l’incarner ». Ce cadre serait exclusivement affecté au maintien de l’ordre et à la garantie de sécurité pour « faire en sorte que ces institutions répondent aux besoins des Français en matière d’ordre et de sécurité ». Pour Carvounas, Laidi et Chouat, la République n’est plus conçu comme un projet politique partagé. Ils revendiquent au contraire le terme pour en faire une coquille vide. C’est Jaurès, celui-là même qui nous enseignait il y a 120 ans, dans un discours enflammé devant l’Assemblée nationale, que « le socialisme proclame que la République politique doit aboutir à la République sociale », qui doit se retourner dans sa tombe !

Les trois déserteurs du socialisme n’en ont cure, puisqu’ils ne se revendiquent plus de celui-ci. Au contraire, poussant au bout leur logique, tous les leviers doivent être actionnés pour établir leur république de l’ordre, et d’abord…l’éducation ! Voilà que les missions de l’Ecole de la République sont subrepticement détournées de l’émancipation individuelle et collective pour être affectées à la milice citoyenne, celle-là même que leur mentor Manuel Valls défend incidemment quand il « appelle au réveil des consciences » et lorsqu’il saluait cet été le buraliste « héros » qui a cherché à rendre la justice lui-même.  Il y a 130 ans, ces trois (quatre)-là n’auraient à coup sûr pas mis Ferry à l’instruction publique : ils auraient installé Thiers !

Conscients que leur recul idéologique nécessite une offensive culturelle de grande ampleur, ils exposent « le réformisme comme stratégie ». Et dès lors qu’il faut décliner ce réformisme, ils affirment sans ambages qui il doit servir : « La gauche affranchie, c’est celle qui, au fond, se met au service de ceux qui créent de la richesse, notamment des entreprises et tout particulièrement des petites et moyennes, qui souffrent de charges excessives ». Tout y est, des leitmotivs estivaux de la droite jusqu’au vocabulaire libéral. Ainsi, « réduire les charges des entreprises pour les rendre plus compétitives sur les marchés mondiaux n’est pas une concession que la gauche fait à la droite mais un atout qu’elle donne à la France pour prospérer ».  Là encore, entre Jaurès qui souhaitait que « la nation soit souveraine dans l’ordre économique pour briser les privilèges du capitalisme oisif » et les valets Medef, il y a désormais une ligne de partage des eaux.

Leur modèle ? « Les suédois [qui] se sentent toujours suédois alors que leur modèle a connu ces vingt dernières années des transformations considérables ». Quelle inculture du passé et du présent. Comment méconnaître à ce point l’exacerbation des tensions latentes que connait la société suédoise. S’ils ne philosophent pas, qu’ils lisent au moins un bon polar d’Henning Mankell ! Tout ça pour quoi d’ailleurs ? Pour nous proposer le commerce à tout va, indifféremment des conditions matérielles d’existence et de survie de l’écosystème humain. Elle est belle la visée écologique quand l’argument de vente de la compétitivité est que « 90 % de la demande mondiale se situe en dehors de l’Europe et qu’il faudra aller chercher les marchés qui s’offrent à nous ». Produire plus pour consommer plus, polluer plus et gagner moins. Tout un programme…

La république de l’ordre de Carvounas, Laidi et Chouat est donc en réalité celle d’un ordre profondément conservateur, un ordre qui n’appelle aucun dépassement et qui vise à entretenir les rapports de classe et statu quo dans l’ordre social et dans l’ordre économique. En bons manichéens, les trois considèrent que celles et ceux qui ne seraient pas pour leur ordre seraient pour le désordre. En mauvais socialistes, ils n’ont pas intégré qu’en renversant l’ordre établi, c’est un ordre nouveau que le camp des progressistes fera émerger. Le chemin qui y mène est plus ambitieux mais moins confortable que les strapontins dorés sur lesquels ils se vautrent. Mais c’est le seul possible.

Au final, les pieds nickelés Carvounas, Laidi et Chouat  veulent nous parler d’une gauche affranchie ? Mais une gauche affranchie de quoi ? De son universalisme auquel ils préfèrent la définition d’une « identité » entourée de barrières ? De son progressisme qu’ils ont à l’instar de tous les conservateurs toujours nié comme lorsqu’ils caricaturent, tels les adversaires d’en face, les politiques de gauche comme une « restauration » et un « retour au statu quo ante » ? Si gauche affranchie il y a, c’est bien au sens de l’argot populaire ancien qui eut désigné par là une gauche débauchée et pervertie. Celle-là même que ces Croquignol, Filochard et Ribouldingue ont été puiser au cœur de l’antre solférinienne.

NB : je découvre avec un peu de retard que Michel Soudais avait lui fait preuve de vigilance durant l’été et avait analysé cette tribune sur son blog (à lire ici). Notons  par ailleurs qu’entre la version papier de Libération du 21 août et la version électronique, une 4ème signature a disparu : celle de Carlos Da Silva, député de l’Essone. A croire que même pour ceux là, cette tribune c’était aller trop loin…  

2 commentaires sur “Affranchis et asservis

  1. […] il l’avait d’ailleurs théorisé durant l’été dans une tribune publiée par Libération (voir ici mon commentaire sur le sujet) avant de l’appliquer aujourd’hui. Pour lui, la République c’est « l’ordre, […]

  2. […] Qu’importe donc que Luc Carvounas ait comparé il y a quelques mois le PCF au FN ? Qu’importe qu’il ait passé son année à faire des communiqués pour essayer de dicter au PCF sa ligne de conduite ? Qu’importe qu’il soit un « proche de Manuel Valls » qui distingue les êtres humains en fonction de leur origine et de leur ethnie ? Qu’importe qu’il veuille faire main basse sur l’ensemble du département en détruisant celui-ci ? Qu’importe qu’il soit le chantre de l’austérité ? Qu’importe qu’il définisse la République sur les bases de l’autorité, de l’ordre et du re… ? […]

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