Loi d’orientation scolaire : à qui gagne perd

peillon cravateCette fois c’est sûr : le mauvais brouillon de la loi dite de refondation scolaire est en passe de devenir une fort mauvaise copie. Les solfériniens aux ordres ont en effet bêlé en cadence au Sénat pour approuver ce texte dans la nuit du 24 mai. Ils se sont trouvés rejoints par les sénatrices et sénateurs d’Europe-Ecologie les Verts, mais aussi par les communistes, qui ont ainsi donné par un étonnant calcul une majorité à ce texte (176 voix contre 171). Explications.

Chacun-e se souvient de l’attente qui, parmi la communauté éducative, faisait suite à l’éviction de Nicolas Sarkozy, lui qui avait successivement offert aux plus libéraux d’entre les siens, Luc Chatel en tête, les clés de la rue de Grenelle. François Hollande affirmait alors que l’éducation serait la priorité de son quinquennat et une grande loi d’orientation scolaire devait affirmer cette « refondation ». Un an après, patatras ! La grande loi promise témoigne avant toute chose de la continuité avec les politiques de la droite pendant 10 ans et poursuit l’édification d’une école à plusieurs vitesses qui ferait la part belle à l’investissement éducatif dont chacun-e serait responsable pour lui-même.

Pire, la loi Peillon avalise le cœur de ces dispositifs, le socle commun pourtant instauré par la régressive loi Fillon de 2005. Aménagé à la marge, le socle est de fait entériné quand il aurait fallu l’enterrer ! Au-delà, comme l’indique un communiqué du Front de Gauche de l’éducation sorti le 26 mai après le vote au Sénat, « aucune ambition n’est formulée en matière de refonte des programmes scolaires et d’extension de la scolarité obligatoire en vue d’une d’élévation générale du niveau des connaissances et d’une réduction des inégalités sociales d’accès aux savoirs. Aucune mesure d’égalisation des conditions d’enseignement n’est programmée, alors même que le contexte de la réforme des rythmes scolaires fait courir le risque d’un accroissement des inégalités territoriales. Le pré-recrutement de candidats aux concours de l’enseignement, qui apporterait des garanties sur la qualité de la formation et sur la diversité des origines sociales des enseignants, n’est pas stipulé dans la loi. Quant à la régionalisation de la formation professionnelle et de l’orientation, qui entrainerait le démantèlement de secteurs décisifs du service public, nul ne sait ce que le gouvernement entend finalement faire prévaloir lors des débats à l’Assemblée nationale. »

Le vote positif intervenu au Sénat mérite d’être replacé dans le processus parlementaire et citoyen global pour être appréhendé au mieux, quitte à ce que les réponses attendues se transforment surtout en interrogations sur la stratégie suivie par les parlementaires qui se revendiquent de l’analyse du Front de Gauche et notamment du Front de Gauche de l’éducation. Bien sûr, les sénatrices et sénateurs communistes, profitant à fond de leur position charnière dans la chambre haute, ont ferraillé pour obtenir des améliorations à ce texte. Là où le groupe à l’Assemblée avait par la voix d’André Chassaigne rendu les armes avant le début des débats, les sénatrices et sénateurs se sont eux engagés dans d’âpres discussions en commission pour essayer de faire intégrer leurs vues. De fait, lors de l’examen de la loi, quelques-uns de ces amendements forts profitables au grand nombre furent retenus. Mais sans pour autant remettre en cause la philosophie générale de la loi comme nous l’avons vu.

 Là où le groupe CRC (communiste, républicain et citoyen) s’était abstenu à l’Assemblée Nationale, le groupe du Sénat a voté « pour » au regard des maigres améliorations obtenues. Pour autant, le processus parlementaire sur ce texte est loin d’être achevé. Le texte revient en effet désormais à l’Assemblée Nationale qui doit avaliser, ou non, le document dans sa nouvelle version. PS et EE-LV ayant à eux seuls la majorité à l’Assemblée, il est loin d’être acquis, et c’est un euphémisme, qu’ils acceptent en l’état le texte issu du Sénat et peuvent à leur guise le tordre dans l’autre sens, sachant que ce sont eux qui au final auront le dernier mot.

Bien sûr, Vincent Peillon jure ses grands dieux (compatibles avec la morale laïque à défaut de l’être avec la vertu républicaine) qu’il défendra à l’Assemblée le texte issu du Sénat. Sauf que devinez quoi ? Dès le lendemain du vote, Peillon laissait fuiter dans la presse qu’il aurait accepté quelques amendements du groupe CRC contre l’avis de Jean-Marc Ayrault. De deux choses l’une. Soit le Premier Ministre est un incapable qui ne peut rien enjoindre à ses ministres et auquel cas il est urgent qu’il dégage. Soit c’est pour les solfériniens une façon habile de préparer le terrain pour un rétropédalage collectif qui préserverait le ministre de l’éducation et lui permettrait de s’en tirer sur l’air du « C’est pas moi, c’est lui, c’est pas lui, c’est moi ».

Si la première hypothèse n’est pas à exclure au regard de la grande surface politique occupée par le Premier Ministre tant vis-à-vis du Président que de ses ministres, la sortie du Président solférinien de la Cour des comptes Didier Migaud en fin de semaine dernière accrédite elle la thèse de la petite combine entre amis. Comme aux plus beaux jours du sarkozysme, Didier Migaud est venu tout auréolé de son statut de président d’une institution « indépendante » de tout sauf de l’oligarchie pour glisser son bréviaire libéral. Il faudrait selon lui réduire la voilure en termes de moyens pour l’éducation nationale ce qui serait d’ailleurs gage d’efficacité. Comme si les coupes sombres de Sarkozy n’avaient jamais existé ! Au passage, l’air de rien, il attaque les spécialités de disciplines et s’en prend au cadre national de l’éducation et au recrutement des enseignants en ouvrant grand les portes à toujours plus d’autonomie et de mise en concurrence entre établissements, entre personnels, et au final entre élèves (voir le communiqué du Parti de Gauche : Des comptes de nigaud). Vincent Peillon a dès lors beau jeu de prendre ses distances avec les propos de son comparse, ils lui laissent le champ libre pour reprendre l’antienne thatchérienne TINA : There is no alternative.

A dire vrai, on croirait voir rejouées les premières scènes d’un mauvais remake de l’amnistie sociale, quand la proposition de loi déposée au Sénat par le groupe Front de Gauche avait été largement vidée de sa substance avant que le gouvernement l’enterre jeudi 16 mai en renvoyant le texte aux calendes grecques son adoption éventuelle par l’Assemblée. Combien de fois faudra-t-il que les solfériniens fassent la preuve de leur mépris du travail du Parlement ? Combien de fois faudra-t-il qu’ils affirment leur volonté de refuser de mettre le doigt dans ce qui, de près ou de loin, pourrait aller dans le sens des progressistes et donc être contraire aux consignes données par les nouveaux donneurs d’ordre que sont la finance, le patronat et l’oligarchie ? Faut-il encore prêter le flanc pour se convaincre de cela ?

Si le retour à l’Assemblée est lourd de dangers pour un texte aux insuffisances déjà criantes à sa sortie du Sénat, le parcours du combattant ne serait pas terminé pour autant. Il faut songer à tout ce que la loi va laisser le soin à Vincent Peillon de traiter par décrets. Là encore, les expériences sont amères. Souvenons qu’en janvier, trois jours après avoir présenté sa loi à l’Assemblée Nationale, Vincent Peillon lançait son décret sur les rythmes scolaires qui de fait remaniait de fond en comble non seulement les temps scolaires mais aussi les contenus des apprentissages. Il est jusqu’au socle du primaire qu’il se laissait le soin de définir dans un autre décret !

 Enfin, last but not least, Vincent Peillon sait pouvoir compter sur l’Acte III de la décentralisation pour corriger le tir si besoin est et rendre aux régions, comme il souhaitait le faire, la main sur la carte des formations ou sur l’orientation scolaire. Depuis le début, les allers retours incessants entre la loi Peillon et l’Acte III nous prouvent que Peillon et Lebranchu jouent un jeu de dupes qui n’a qu’une seule visée : mettre à terre le cadre national et céder aux sirènes adéquationnistes du patronat et des potentats locaux.

Bien sûr, ces coups de Trafalgar feraient encore un petit peu plus la lumière sur la politique du gouvernement et sur l’absurdité des institutions de la 5e République. Pour autant, nul besoin d’une nouvelle leçon pour juger de la stratégie de l’enclume d’Ayrault et consorts et de l’impasse institutionnelle. Mais l’Ecole de la République ne saurait souffrir de faire des démonstrations politiciennes. Ce que s’apprête à lui infliger Peillon est un démantèlement ordonné. A ce titre, la loi d’orientation proposée par le ministre ne saurait être que rejetée par les partisans d’une école de l’égalité et de l’émancipation.

Le bilan devra être tiré de cette expérience. Après un an de débats biaisés dans des cénacles où se retrouvent initiés et prétendus experts, l’adoption de loi d’orientation se réduit au final à une guérilla d’amendements visant à éviter le pire, mais susceptibles de voler en éclats selon le bon vouloir du prince. Seul un processus de révolution citoyenne aurait pu permettre d’imposer ce qui de fait serait devenu l’école du peuple. C’était le sens de nos propositions de cahiers législatifs éducatifs pour rendre au peuple sa souveraineté aussi dans le champ éducatif. L’objectif n’est pas abandonné malgré le passage en force de Peillon et du gouvernement vis-à-vis des attentes du grand nombre. Car la 6e République est là, inéluctable. L’école du peuple sera la sienne.

3 commentaires sur “Loi d’orientation scolaire : à qui gagne perd

  1. Un partageux dit :

    Ton utilisation de « coupes sombres » m’incite à faire un peu de vocabulaire forestier.

    Une coupe est sombre quand on n’abat que peu d’arbres. Après le passage des bûcherons le couvert forestier reste dense et sombre. La lumière solaire ne parvient pas jusqu’au sol. La coupe sombre (nommée aussi par les pros coupe d’ensemencement) consiste à n’enlever qu’une partie des arbres pour permettre l’ensemencement de nouveaux arbres. C’est la technique jardinière (on parle fréquemment de forêt ou futaie jardinée) qui prépare l’avenir de la forêt. C’est la planification écologique appliquée à la forêt au moins depuis Colbert pour les forêts domaniales.

    Une coupe est claire quand on abat beaucoup d’arbres. Le couvert forestier devient très clairsemé. La lumière solaire, qui parvient jusqu’au sol, réduit la productivité de la forêt et réduit fortement sa richesse écologique. Jusqu’à ce que la forêt redevienne sombre.

    Une coupe est blanche ou à blanc quand on abat tous les arbres. C’est Attila dans nos forêts. C’est la pratique moderne (depuis 1950) de conduite des monocultures de résineux et de peupliers.

  2. […] sénateurs communistes ont engagé un processus visant à améliorer la loi. J’ai expliqué ici en quoi la main mise gouvernementale par le biais des décrets ou de l’Acte III de la […]

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