Refonder l’Ecole ? Oui, mais sur quelles bases ?

Les premières semaines ont passé et il faut bien avouer qu’à l’impossible nul n’est tenu : ce n’est pas dans ce délai que l’on peut prétendre refonder l’École. Pour autant, d’annonces en discours se dessine plus précisément le projet que François Hollande et sa majorité entendent mettre en œuvre.

Il faut bien sûr se réjouir d’avoir chassé Nicolas Sarkozy du pouvoir. Il laisse une plaie béante dans l’éducation après avoir supprimé plus de 80 000 postes en 5 ans, après avoir ouvert la voie à une école à plusieurs vitesses en installant le socle commun, après avoir scandaleusement favorisé l’enseignement privé, après avoir évalué, trié et fiché les enfants dès le plus jeune âge…Plus qu’un changement, c’est donc une rupture avec cette logique qui était attendue. La remontée nationale des évaluations au primaire a été suspendue, l’allocation de rentrée scolaire augmentée, l’apprentissage à 14 ans abandonné.

D’autres annonces méritent par contre d’être précisées. Vincent Peillon s’est ainsi engagé à rétablir la formation des enseignants supprimée l’an dernier par Luc Chatel. Pourtant, à la rentrée de septembre, les enseignants débutants effectueront 15h par semaine devant élèves, soit près de 85 % d’un temps complet. Même Xavier Darcos proposait en son temps une décharge d’un tiers de service ! Quant aux créations de postes tant attendues, il faudra se contenter de 1 000 enseignants supplémentaires dans le primaire et environ 350 autres dans le secondaire. Pour mémoire, 14 000 suppressions seront effectives en septembre. La LRU, bras armé de l’autonomie et de la mise en concurrence, devrait être réformée alors même que c’est son abrogation qui est demandée.

Puis restent les questions de fond. Là, les orientations évoquées ne manquent pas d’inquiéter. François Hollande, à l’occasion de son discours sur l’éducation lors de sa journée d’investiture le 15 mai, a ainsi réaffirmé l’égalité des chances comme pierre angulaire du système éducatif. C’est pourtant l’égalité des chances qui fait reposer sur chaque enfant, sur chaque jeune, sur chaque famille, la responsabilité de l’échec ou de la réussite d’une scolarité. Non contente de nier la profondeur des inégalités sociales, elle instille le venin de l’individualisme et de la compétition. Elle permet aux libéraux de prôner le chèque éducation ou l’augmentation des frais d’inscription à l’Université. Elle appelle à promouvoir quelques-uns pour se donner bonne conscience et mieux s’exonérer de la réussite de tous. François Hollande proposait d’ailleurs le 4 mars que 5 à 6 % des jeunes des quartiers dits « populaires » aient accès aux grandes écoles. Quid des 95 autres pourcents ? Pour y répondre, le nouveau Président de la République a avancé lors de son investiture que l’école devait être celle du « mérite ». Il en a déduit que l’École est tout à la fois un droit et un devoir. Quelle erreur que de les mettre sur le même plan ! Les droits sont par nature universels. Ils sont l’héritage de la pensée des lumières et les acquis des luttes du camp progressiste et de la classe ouvrière. Ils n’appellent aucune compensation, aucun devoir en échange car les devoirs sont eux rattachés à la personne.

La deuxième césure est intimement liée à la première : qui apprend quoi à l’École ? François Hollande, dans le prolongement de la loi d’orientation Fillon de 2005, estime qu’un socle commun minimaliste et utilitariste satisferait largement les ambitions d’une plèbe dévolue aux tâches d’exécution quand les programmes seraient réservés à ceux qui assureraient, dans un marché du travail idéalisé, les tâches de conception. Vincent Peillon a ainsi proposé d’instituer un « conseil national du socle et des programmes » qui entérine la distinction entre les deux. La gauche ne saurait au contraire renier le fait que tous les enfants sont capables d’apprendre les mêmes choses pour peu qu’on en donne à l’École les moyens. Ce n’est pas une petite affaire que de renoncer ainsi à la perfectibilité constante de l’être humain, idée fondatrice de l’humanisme !

Reste la question de la mise en œuvre. Celle-ci n’est pas que technique dès lors qu’elle engage l’égalité entre les élèves et entre les territoires et qu’elle remet en cause le cadre national. Celui-ci a beau avoir été réaffirmé le 15 mai, il semble difficilement conciliable avec le contrôle continu au baccalauréat (voir encadré) ou l’ « autonomie pédagogique » portée par le candidat. Celle-ci existe déjà et se nomme « liberté pédagogique ». S’il faut en changer le nom, c’est que la surface qu’elle recouvre change aussi. C’est l’autonomie des établissements qui est visée en tant que complément indispensable à la volonté exprimée par François Hollande le 17 février devant la FCPE de passer par-dessus bord la carte scolaire en instituant un choix pour les familles entre plusieurs établissements. Mais qui a le choix au final sinon les établissements ? La mixité sociale serait ainsi sacrifiée sur l’autel de la concurrence libre et non faussée qui s’appliquerait alors entre les établissements et entre les élèves.

Il n’est pas d’autel qui vaille à l’École de la République, pas d’arrangement avec les règles qui président à la vie commune qui puisse être accepté. Le refus annoncé par Vincent Peillon d’abroger la loi Carle qui permet le financement des écoles privées (à 95 % confessionnelles) par des fonds publics, est une pierre jetée dans le jardin de la laïcité. S’incliner devant l’enseignement catholique pour lui octroyer une part des créations de postes alors même que le privé a été largement épargné à l’heure des coupes sombres en est une autre. Parce que l’école publique est l’école de tous, les fonds publics doivent aller à l’école publique !

Au-delà de quelques annonces de bon aloi, le retour de la gauche au pouvoir ne saurait commencer par le renoncement à refonder une école de la réussite de toutes et tous.

François Cocq

Cette entrée a été publiée dans Education.

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